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Enquête d'Arrêt Sur Images sur l'homosexualité dans les séries télé

Enquête d'Arrêt Sur Images sur l'homosexualité dans les séries télé

Looking vient de faire son arrivée sur HBO, à quelques semaines des Jeux Olympiques de Sotchi qui soulèvent des inquiétudes au vu des législations homophobes récemment mises en place en Russie, alors que la lutte pour le Mariage pour Tous se mène à travers le monde, et tandis que les délires autour des études de genre atteignent en France de spectaculaires proportions.

Dans ce contexte, Robin Andraca, journaliste pour Arrêt sur Images, a réalisé une enquête sur l’homosexualité dans les séries télévisées : ‘‘retour sur une longue marche’’. Je fais partie de ceux qu’il a interrogés à ce sujet, notamment suite à mon dossier de 2005 sur le sujet pour le FLT : La représentation de l’homosexualité dans les séries télévisées - Episode 1 : La présence fantôme et Episode 2 : Des clones et des individus.

Son enquête est à lire sur Arrêt sur Images (mais c’est réservé aux abonnés du site).

Comme répondre à ces questions m’a donné l’occasion de formuler quelques pensées qui ne l’avaient pas été jusque-là, je reproduis ci-dessous mes réflexions, au-delà des citations choisies par Robin Andraca pour son enquête.

Enquête d'Arrêt Sur Images sur l'homosexualité dans les séries télé

Quelle place peut prétendre occuper Looking dans l’historique de la représentation de l’homosexualité à l’écran ?

A l’intérieur de l’histoire de la représentation de l’homosexualité dans les séries télévisées, il y a l’histoire des séries homosexuelles, c’est-à-dire de séries dont l’homosexualité est le sujet principal. C’est une histoire courte, elle n’a commencé qu’en 1999 avec le Queer as Folk britannique, et limitée, parce qu’elle ne compte que très peu de titres. Looking arrive quelques années après la fin de l’adaptation américaine de Queer as Folk et de The L Word, qui étaient à la télévision américaine la toute première série gay et la toute première série lesbienne. Être les premières, c’était une preuve d’innovation, d’originalité, mais c’était aussi un stigmate en cela qu’on a eu tendance à assigner à ces séries l’obligation de représenter tous les gays et toutes les lesbiennes. Une des rares autres séries gays américaines, c’est Noah’s Arc, qui montrait très majoritairement des homos noirs et latinos, comme un reproche en creux au Queer as Folk de Showtime qui aurait failli sur ce point à être une représentation universelle.
En arrivant quelques années après tout ça, j’ai l’impression que Looking a pu se débarrasser de cette prétention. On y raconte une histoire et un milieu spécifique avec des personnages de hipsters bourgeois à San Francisco, sans multiplier les points de vue sous prétexte d’incarner un à un tous les stéréotypes gay. On ne cherche pas à ce que tous les homosexuels du pays puissent complètement se reconnaître et s’identifier. Mais du coup, l’empathie est plus forte, puisqu’on oublie les vignettes et les cartes postales pour proposer davantage de chair et d’émotion.

Y aura-t-il, selon vous, un avant et un après Looking, dans la manière de traiter le sujet à la télévision ou est-ce une suite logique de séries telles que The L Word et Queer as Folk?

Je ne suis pas sûr que Looking marque un tournant en elle-même (évidemment, deux épisodes c’est trop peu pour en juger). C’est une série qui ne s’adresse qu’à un public très restreint. Il me semble que Looking n’a jamais été pensée et conçue pour toucher un large public, même à l’échelle de sa chaîne de télévision à péage, HBO. C’est une chronique très réaliste, très délicate, sans grande accroche, sans rien de spectaculaire ou de controversé, destinée à une niche et programmée en fin de soirée. C’est un projet d’image, d’une part, et un pari sur le fait qu’HBO pourrait y faire éclore un nouvel auteur – c’est la première série de son créateur, Michael Lannan. Mais Looking peut ouvrir la voie à d’autres explorations plus spécifiques de l’homosexualité à l’écran, débarrassées de l’ambition de représenter tous les gays ou toutes les lesbiennes, et donc potentiellement plus intéressantes.

Les séries "gays" sont-elles celles qui parlent le mieux d'homosexualité ?

Elles offrent la possibilité d’en parler d’une autre façon, parce qu’elles peuvent plus facilement aborder des sujets différents, plus spécifiques. Si on regarde les personnages de gays et de lesbiennes dans les séries dont l’homosexualité n’est pas le sujet principal, il y a une tendance forte à se limiter grosso modo à trois sujets : la difficulté du coming-out, les discriminations homophobes qu’il faut affronter et l’homoparentalité. Assez souvent, ces personnages sont un peu trop clairement le fruit d’une volonté militante, et bienveillante, de générer l’empathie la plus large et de montrer que les homosexuels sont « des gens comme les autres ». C’est bien, mais c’est aussi terriblement consensuel, souvent. Beaucoup d’aspérités, de sujets potentiellement polémiques, sont passés sous silence. Et l’idée que la relation homosexuelle, et même que le couple homosexuel, puissent être différents d’une relation ou d’un couple hétérosexuel est totalement niée. Sans affirmer que le contraire est forcément vrai, cela me semble un peu court.

Pour citer un exemple, il y a la façon dont le Queer as Folk original, écrit par le britannique Russell T Davies, aborde le Sida. La première saison a été diffusée début 1999. On est alors juste après l’apparition des trithérapies : le visage de l’épidémie vient de se transformer mais elle reste encore quelque chose de très important pour les gays. Et le sujet n’est quasiment jamais abordé. Seule allusion : l’un des personnages principal qui repère un garçon qui lui plaît lors d’une réunion de travail ; il sort alors un pin’s ruban rouge de sa proche, qu’il épingle sur sa veste pour afficher son homosexualité et draguer plus facilement. Pour le reste, c’est le silence – donc le déni – total. Quelque chose à la fois aussi vrai et transgressif, on aura du mal à le trouver chez les personnages de gentils homos des séries mainstream. Le remake américain de Queer as Folk était à mon avis plus gentillet et assez mal écrit, mais même là un Brian Kinney a plus de complexité et de nuances que les personnages « quotas », trop positifs, des séries grand public.

Il existe certes des exemples de séries dont le sujet principal n’était pas l’homosexualité à avoir traité le sujet de façon approfondie et subtile. Le principal exemple est certainement Six Feet Under, qui a su donner de l’épaisseur à David Fisher et l’a utilisé pour aborder plusieurs problématiques et questionner de manière plus approfondie la société américaine. Mais elles sont très rares et l’espoir que j’avais ressenti lorsqu’on avait découvert que le fils détestable de Bree dans Desperate Housewives, Andrew, était homo – enfin un gay méchant ! – a tourné court. C’est en cela que je suis vraiment heureux de voir arriver de nouvelles séries gay, que ce soit Looking ou Cucumber et Banana, les deux nouvelles séries à venir de Russell T Davies à la télévision anglaise dont le tournage doit bientôt commencer.

Et le rire alors ? Est-il une bonne solution pour aborder le sujet ?

Souvent oui, et cela a notamment été particulièrement vrai dans la phase qui s’est étendue sur deux décennies, les années 80 et les années 90, dans laquelle la télévision américaine a accompagné, et même encouragé, l’acceptation de l’homosexualité dans la société américaine. Pendant ces vingt ans, les deux genres les plus importants pour la représentation de l’homosexualité dans les séries ont été les deux plus populaires : la sitcom et le soap opera. Le premier personnage principal de série homosexuel, c’est Ellen de Generes dans la sitcom Ellen. Le coming-out de l’actrice a alors entraîné celui du personnage en 1997. Avant ça, les gays étaient apparus comme personnages récurrents pour la première fois dans des soaps de soirée. C’est là qu’on a vu des couples d’hommes ou de femmes s’embrasser pour la première fois.
Dans Friends, la situation de Ross, divorcé d’une femme qui a refait sa vie avec une autre femme, est l’occasion de nombreuses blagues. Mais ces blagues tournent surtout sur le fait que Ross se voudrait plus ouvert qu’il ne l’est vraiment, et qu’il se débat un peu avec certains préjugés. Les personnages de lesbiennes sont très positifs et sympathiques. Au contraire de ces deux personnages secondaires, le couple de parents gays de Modern Family est à égalité de traitement avec les deux autres familles de la série. Ce partage équitable du temps d’antenne est le signe de l’époque.

Je crois aussi que si l’homosexualité est très présente dans les comédies aujourd’hui, c’est aussi une forme de réaction aux personnages trop lisses d’homosexuels vus dans les séries grand-public ces quinze dernières années. La comédie, c’est le royaume des névroses et des personnalités dysfonctionnelles. C’est une façon d’essayer de redonner des couleurs à ces personnages, quitte à avoir la main un peu lourde, comme c’est le cas dans les sitcoms The New Normal ou Partners, toutes deux apparues en 2012 mais rapidement arrêtées.

(Janvier 2014, propos receuillis par Robin Andraca)

Looking, de Michael Lannan

Looking, de Michael Lannan