Le Parlement des Rêves

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Audiovisuel public : l’Etat irresponsable aujourd’hui comme hier. Et demain ?

Audiovisuel public : l’Etat irresponsable aujourd’hui comme hier. Et demain ?

300 millions d’euros de moins, chaque année, dans le budget de France Télévisions à partir de 2017. C’est l’annonce faite aujourd’hui, qui conforte le passif d’irresponsabilité et de décisions absurdes de l’Etat envers l’audiovisuel public, et France Télévisions en particulier. On nous promet des « ressources à peu près stables » (tout est dans l'à peu près: les promesses n'engagent que ceux qui les écoutent) par compensation via l'augmentation de la redevance. Vu la lutte à tous les étages en cours contre le ''ras-le-bol fiscal'', on est en droit d'en douter.

Tout commença par une réforme improvisée

Retour en arrière, en janvier 2008. La crise en est à ses prémisses : les Etats-Unis viennent d’entrer en récession en décembre 2007, conséquence du problème des subprimes. L’avenir économique s’obscurci, d’autant que la crise américaine invalide une partie du programme du Président Sarkozy, qui comptait importer une version du modèle des subprimes. Sa popularité a chuté depuis son élection – il est passé de 67% d’opinions favorables en juillet 2007 à 54% à ce moment de janvier 2008. Il plongera à 34% dès le mois de juillet suivant (baromètre LH2 / Nouvel Observateur. Nicolas Sarkozy doit donner une conférence de presse, mais n’a rien à annoncer. Il décide d’un coup purement politique, suggéré par les lobbies des chaînes privées et décidé au dernier moment (le Ministre de la Culture et de la Communication n’est pas informé): la suppression de la publicité sur le service public dans une grande réforme qui conduira aussi à la nomination des Présidents de l’audiovisuel public directement par lui-même, dans une forme de mise sous tutelle éhontée qui sape dès leur arrivée la légitimité des nouvelles directions.

La suppression de la publicité est finalement programmée en deux temps : d’abord après 20 heures, puis à tout moment. Cette deuxième phase ne sera finalement jamais mise en œuvre. En effet, personne ne veut d’une autre solution pour trouver l’argent.

Car, publicité supprimée, il faut bien trouver un autre moyen de financer France Télévisions. La redevance audiovisuelle, calibrée pour un audiovisuel public cofinancé par la publicité, est l’une des plus faible d’Europe, à 116€ par an. Or, malgré la réforme, elle ne sera augmentée qu’à la marge, et encore essentiellement après 2012 (voir l’historique) pour atteindre 134€ en 2014.

Quelques éléments de comparaison

En Grande-Bretagne, la redevance est de 182€ par an pour financer la BBC, qui a su développer une branche commerciale efficace qui rapporte et contribue donc au financement. Cela participe à faire du pays le deuxième exportateur mondial de fiction, avec des marques comme Luther, Doctor Who, Sherlock...

Au Danemark, qui a conquis le monde avec ses séries sachant conjuguer qualité et popularité, comme The Killing et Borgen, la redevance s’élève à 325€ par an.

Si vous avez passé quelques bonnes soirées devant la série Real Humans sur Arte, c’est grâce aux 240€ annuels de la redevance suédoise, qui financent SVT et lui permettent notamment de proposer un service en ligne parmi les meilleurs et plus avancé du monde, et d’être très bien armé pour faire face au basculement à venir de la télévision avec Internet. (Ce qui a certainement conduit à proposer l’élargissement de la redevance aux ordinateurs et tablettes, pour l’instant retoqué par la Cour suprême suédoise, qui démontre que le manque discernement n’est pas strictement franco-français)

En Allemagne, enfin, la redevance est fixée à 215€ annuels qui permettent entre autres de maintenir un niveau annuel de production de fiction trois fois plus élevé qu’à la télévision française, et une production de séries mine de rien beaucoup plus diversifiée que chez nous, notamment du côté des comédies.

De la contestation à... l’amplification

A l’époque, l’opposition notamment socialiste est vent debout contre la réforme. On aimerait que ce fût par conviction, et non pas juste parce que Nicolas Sarkozy l’avait proposée. Le gouvernement décide courant 2008 que la suppression sera intégralement compensée par une dotation de l’Etat équivalente à ce que rapportait la publicité en journée : 450 millions d’euros par an. (Une somme très partiellement récupérée par l’Etat via deux taxes tarabiscotées sur les chaînes privées et sur les opérateurs de téléphonie - au passage aujourd'hui, la dotation est supprimée, mais pas ces deux nouvelles taxes).

Le Parti Socialiste dénonce alors le fait que cela plonge l’audiovisuel public dans l’incertitude totale, une part très importante de son budget venant de cette dotation non marquée que l’Etat peut changer ou remettre en cause à tout moment. Comment faire un métier de long-terme (lorsqu’on commande l’écriture d’une série, on la reçoit prête à diffuser deux ans plus tard, au mieux) sans visibilité sur les comptes de l’année suivante ? Ils étaient visiblement très bien placés pour s’alarmer, puisque, si la dotation restera stable jusqu’en 2012, ce sont précisément eux qui, une fois revenus au pouvoir, vont traiter cette dotation comme variable d’ajustement, jusqu’à annoncer aujourd’hui sa suppression totale progressive de 2015 à 2017.

En avril 2013, il avait déjà été annoncé une baisse de 2% jusqu’en 2015. A l’époque, la Ministre de la culture affirmait que cette baisse était « raisonnable, du même ordre que celle que je demande aux autres acteurs de la culture. Il n’y a pas de traitement de défaveur pour France Télévisions ». Reprenant les propres mots d’Aurélie Filippetti, on peut donc expliquer que le Ministère de la Culture et de la Communication a mis en œuvre en 2014 un traitement de défaveur spécifique et délibéré à l'encontre de France Télévisions. Selon Le Monde, la Ministre s’est battue pour sanctuariser ce que elle considère comme son budget ‘‘culture’’, ce qui conduit à sacrifier la partie ‘‘communication’’ et en particulier France Télévisions.

A part Aurélie Filippetti, tout le monde aura constaté que la série télévisée n’est même pas seulement une forme culturelle majeure de la période actuelle, mais la forme culturelle dominante, et que dans ce domaine la France a un retard ahurissant qui va la conduire à ne léguer au futur pratiquement aucun témoignage de l’époque actuelle vue d’ici.
L’attitude a au moins le mérite d’être parfaitement cohérente : dans le même temps l’Etat considère depuis des années le CNC comme une tirelire de secours (dans ce cas, le monde de la culture subventionne très directement le déficit de l'Etat, pour un montant cumulé qui doit atteindre le demi-milliard d'euros depuis quelques années). Dans le même temps aussi, le gouvernement délaisse les Intermittents, dont il prétend régler le sort par le même type de rustine que la dotation d’Etat Sarkozy pour la télévision publique avec, tout le monde le sait d’avance, le même avenir.

Mais le « patrimoine » culturel est préservé. La France pourra continuer sa marche terrifiante (est-il encore possible de l’arrêter ?) vers la muséification / pétrification : tout à la gloire du patrimoine, de la nostalgie rance d’un passé vécu comme glorieux, et d’un refus de penser présent et avenir.

Ce constat dépasse le monde de la culture. Le Ministère de l’écologie est un autre sacrifié de la saignée du jour, le Président Hollande rejoignant ainsi totalement son prédécesseur qui avait fini par déclarer en novembre 2011 que l'environnement, « ça commence à bien faire ». Aucune vision d’avenir n’a guidé les coupes budgétaires, simplement deux considérations forcées par un court-terminisme empirique : qu’est-ce qui permettrait d’économiser sans avoir à réformer, et qu’est-ce qui est assuré de ne pas soulever de protestations ? Evidemment des boussoles aussi médiocres assurent d’une politique médiocre qui offre au pays un avenir médiocre.

Loin de nous est l’ambition de réforme qui, au terme d’un travail au long-court porté plus de dix ans durant par Sven Clausen et Ingolf Gabold, transforma les chaînes publiques danoises d’un équivalent de notre France Télévisions en un leader européen capable de fournir des séries du calibre de The Killing et Borgen.

Une grande extinction ?

A quelques semaines de l’élection Présidentielle 2012, j’avais écrit une tribune à propos de l’audiovisuel, qui commençait sur une note désabusée. « Le retour de la gauche au pouvoir ne saurait nous assurer d’une amélioration de la situation. Loin de là, » écrivais-je alors. « Par sa gestion des trente dernières années, elle est pleinement co-responsable de la catastrophe actuelle ». Parfois, on aimerait tellement avoir tort.

Plus que jamais, on constate qu’on ne pourra que très peu compter sur France Télévisions, sacrifié permanent depuis trente ans d’un Etat Irresponsable (lire France Télévisions, off the record de Marc Endeweld). C’est pourtant un acteur qui serait indispensable pour redresser un audiovisuel français incapable de lutter dans la bataille à venir avec les acteurs mondialisés tels que Netflix et Amazon, bataille qui va justement se jouer autour des contenus et de leur qualité. Nos groupes audiovisuels, vaches à lait de leurs actionnaires peu prévoyants à l’époque du protectionnisme audiovisuel, ont à craindre d’être simplement balayés. Plus une année ne passera désormais sans l’annonce de fermeture de chaînes. Le volume d'heures de fiction produites par les chaînes françaises, déjà deux à trois inférieurs à ceux des britanniques ou des allemands, n'est pas près d'augmenter...

Audiovisuel public : l’Etat irresponsable aujourd’hui comme hier. Et demain ?