Le Parlement des Rêves

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Peak TV: un nouveau normal pour la critique

Peak TV: un nouveau normal pour la critique

De reprise des propos du président de la chaîne câblée américaine FX, John Landgraf – ‘‘there is simply too much television’’ – en articles et billets de blog entrecroisés, la question d’un potentiel pic de télévision et d’une production trop abondante a été le sujet série de l’été.

Une bulle en expansion continue ?

Chaque été aux États-Unis, la Television Critics Association organise un grand raout où défilent les responsables des chaînes pour présenter leur programmation originale. Au fil des années, l’évènement n’a cessé de grossir. Aux networks traditionnels se sont rajoutés toujours plus de chaînes câblées proposant leurs propres séries. Désormais, il faut aussi compter avec les plateformes de VOD, et notamment Amazon et Netflix.

Cette année, le président de FX a consacré une large part de son temps de conférence de presse à développer un propos qu’il tient depuis déjà quelques années. Il y a désormais trop de séries aux États-Unis, chiffres à l’appui : en 2015, le nombre de séries US originales va dépasser les 400 (contre 280 il y a cinq ans et 371 en 2014). La conséquence selon Landgraf : il devient de plus en plus difficile de lancer de nouvelles séries. Même des bonnes – comme Terriers sur sa chaîne – peuvent disparaître dans la masse. Par ailleurs, il devient complètement impossible de sauver des séries qui connaîtraient une importante amélioration après des débuts difficiles : l’offre est trop grande pour que le téléspectateur donne une seconde chance à un programme qu’il a déjà éliminé.

Jusque-là, il est difficile d’être en désaccord. Je suis plus circonspect quand il en vient à affirmer que nous nous trouverions face à une bulle sérielle toute prête à exploser, ce qui le fait prévoir une décrue de la production originale dès 2017. Même s’il avait raison pour ce qui concerne la production purement américaine (et j'en doute), d’un point de vue international, on voit bien que le retournement n’est pas pour tout de suite : de plus en plus de chaînes dans de plus en plus de pays tentent de se positionner sur le créneau de la série de qualité. La montée en puissance est encore en cours.

John Landgraf devant l'assemblée de journalistes du PCA Summer tour 2015

John Landgraf devant l'assemblée de journalistes du PCA Summer tour 2015

La place de la critique

Si les critiques américains se sont emparés des propos de John Landgraf sur le « pic de la télévision », c’était pour le retourner en une question : y a-t-il trop de télévision ? C’est qu’ils vivent une transformation claire de leur travail. Il était jusqu’ici attendu d’un critique de série US qu’il voit au moins les premiers épisodes de toutes les séries. A 400 titres par an, on atteint le point de rupture qui fait que cela devient impossible.

De ce point de vue, le critique européen, qui doit faire face à la pléthorique production américaine mais aussi à celle de son propre pays, de la Grande Bretagne, et à celle qui émerge des autres pays du continent, a de l’avance. La très grande abondance de la production télévisuelle me semble un phénomène appelé à se pérenniser. En cela, la série ne fait que rejoindre le reste de la production culturelle. Il est impossible de lire tous les romans qui paraissent en France – encore moins si on tentait de suivre en temps réel ceux qui paraissent à l’étranger – comme de voir tous les films qui sortent, ou d’écouter toute la musique qui est produite dans le monde.

Si cette surproduction force à envisager d’autres façons de s’organiser – plus de subjectivité que d’exhaustivité, plus de prise de recul que de suivi au jour le jour – il me semble qu’en réalité, elle constitue pour la critique de série une opportunité.

Pendant les années 70, 80 et 90, le rôle du critique (particulièrement en France) consistait essentiellement à convaincre un monde incrédule de l’existence de la série télévisée de qualité. Une fois que cette bataille-là fut gagnée au tournant des années 2000, ce rôle est devenu moins évident. L’existence difficile de la presse série en atteste : avant 2000, le public visé était tellement restreint que la rentabilité était difficile. Après, le public désormais élargi avait du mal à voir l’intérêt objectif d’une offre magazine, quand toutes les séries étaient « disponibles » sur Internet, qu’il pouvait les voir et faire ses choix lui-même, éventuellement guidés par des réseaux de pairs.

Mais dans un contexte de déluge de production, une critique assumant une fonction de tri prescriptif – qui tienne compte des différentes niches de public et de leurs envies – retrouve alors une raison d’être. Il lui reviendra de contrebalancer le rouleau compresseur marketing des multinationales pour révéler l’existence d’une pépite scandinave sur Arte, d’une excellente proposition SF sur Canalplay, ou d’une série LGBT diffusée sur une chaîne à laquelle on accède en tapant trois chiffres sur sa télécommande.

De la même manière que la critique cinéma se caractérise par une ligne éditoriale forte – on ne vient pas chercher la même recommandation aux Cahiers du Cinéma que chez Mad Movies, histoire de prendre un exemple bien caricatural – la critique série va devoir se détacher d’une gloutonnerie englobante intenable – ce n’est pas parce qu’on est sériephile qu’on aime toutes les séries et qu’on a envie de toutes les voir. Force est de constater que je peine, à l’heure actuelle à distinguer dans l’offre existante un Cahier des Séries et un Mad Series, au profit d’une multiplication d’offres attrape-tout, comme si les critiques ciné travaillaient tous chez Studio Ciné Live.
L’avenir sera sans doute dans l’invention ou la réinvention d’une offre organisée autour de la transmission d’une véritable passion personnalisée et clairement définie. Quitte à ajouter ensuite des plateformes regroupant plusieurs sensibilités pour mettre en valeur le meilleur à l’intérieur des différences subjectivités (ce que fait un Masque et la Plume pour le cinéma - quoi qu'il n'y ait malheureusement pas de critique de Mad Movies au Masque).

En somme, il me semble que le raz de marées de production, loin de représenter un problème pour la critique de série, est plutôt l’occasion d’achever son éditorialisation et d’acquérir enfin sa pleine légitimité.

Mise à jour

Sébastien Lafond a poursuivi ces réflexions par un article rebond sur son blog SériesTech. A lire en suivant ce lien:

Peak TV: un choix illimité

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