Le Parlement des Rêves

Le Parlement des Rêves

Menu
(Very) Unreliable Narrators : la folie du protagoniste

(Very) Unreliable Narrators : la folie du protagoniste

Dans un monde insensé, c’est parmi les fous qu’on pourra espérer trouver les sains d’esprit. C’est, du moins, ce que semble dire la série, particulièrement américaine, de ces dernières années. Au passage les scénaristes construisent une galerie de narrateurs non fiables, des protagonistes qui défient les règles usuelles de l’écriture télévisée.

Où commence l’histoire des protagonistes de série instables dont la santé mentale était questionnée ? Dans les années 90, il y a eu la parenthèse Ally McBeal, où l’héroïne de David E. Kelley clamait son droit d’enchanter son monde à coup de licornes et de bébés dansants. On a aussi vu des personnages poussés dans leur retranchement par leur travail, au premier rang desquels le profiler Frank Black du MillenniuM de Chris Carter, doué pour entrer dans l’esprit des serial-killers, au risque de corrompre le sien.

Mais, depuis quelques années, nous sommes passés à autre chose. Cela a commencé par un foisonnement de personnages concernés de manière plus ou moins précise par ce qui ressemble à des troubles autistiques légers : esprit analytique, obsession du détail, difficulté à comprendre et interpréter les émotions. Ils sont particulièrement présents dans les séries d’enquête, à l’image du Sherlock incarné par Benedict Cumberbatch, comme si supprimer l’Humain de l’équation permettait d’arriver plus facilement droit au but. C’est aussi une manière de surfer sur la fin de la vague des Experts, avec des enquêteurs qui analysent les comportements de façon aussi factuelle et rationnelle que leurs collègues de Las Vegas les traces d’ADN.

Carrie Mathison de Homeland a représenté un premier tournant, creusant la veine des protagonistes mentalement différents de la norme, tout en incarnant un contrepied. Loin d’être imperméable aux sentiments, elle est une boule d’émotions, intenses et envahissantes, et mène ses enquêtes de façon obsessive, tombant amoureuse de ses suspects, de ses cibles, de ses collègues. Le personnage est extrêmement borderline (et plus ou moins intéressant et crédible selon les périodes de la série, inégale en tous points). Néanmoins, si les scénaristes ont quelque fois joué à faire douter le spectateur – au début des premières et troisièmes saisons particulièrement – ils l’ont toujours rapidement mis dans la confidence, réglant la question de l’empathie. Carrie a percé Brodie à jour. Elle voit mieux que ses collègues les menaces réelles autour d’elle. Elle a raison, donc nous sommes avec elle.

Une des caractéristiques communes à bien des séries du câble américain est la façon dont elles repoussent les limites de ce qui est acceptable pour un protagoniste de télévision. De Tony Soprano meurtrier au sixième épisode jusqu’à la lente plongée aux enfers de Walter White, en passant par Vic Mackey.
Depuis un an, c’est autour de la question de la santé mentale qu’elle bouscule les frontières, amplifiant au passage un élément déjà présent dans Homeland : la peinture d’un monde chaotique, violent, impossible à maîtriser – parce que presque impossible à comprendre.

A cet égard, la télévision américaine creuse finalement un sillon similaire à celui de son cinéma, avec un contrepoint intimiste et une approche privilégiant les visions d’auteurs. Les films de super-héros, derrière leur aspect pop et décomplexé, forcent Hollywood à mettre en scène quatre ou cinq fois par été une fin du monde évitée de justesse, une fascination pour la destruction qui tient du mix au shaker du 11 septembre et des catastrophes climatiques, rejoué en boucle, indéfiniment.

Kevin Garvey, protagoniste de The Leftovers

Kevin Garvey, protagoniste de The Leftovers

L’atmosphère d’apocalypse est plus sourde et diffuse à la télévision, mais clairement présente. Dans The Leftovers (HBO, 2014) comme dans Mr Robot (USA Network, 2015), le monde est cruel et injuste, chaotique et déliquescent, en plein effondrement. Et dans The Leftovers comme dans Mr Robot, la santé mentale du protagoniste est gravement compromise. Nous sommes interrogés : est-ce inquiétant ou bien, au contraire, un signe de clairvoyance ? En tout cas, avec ce basculement, c’est toute la narration qui se trouve chamboulée.

Mr Robot pousse cette approche à l’extrême, creusant la question du point de vue : la série nous est contée par son protagoniste-narrateur qui parle à un ami imaginaire – nous, spectateurs – ce qui colore tout le récit. Ainsi, le surnom d’Evil Corp qu’il donne à l’entreprise au centre de la première saison est repris par tous les personnages : nous sommes dans sa tête et nous vivons sa version de l’histoire.
Pire, tout comme Kevin Garvey (The Leftovers), Elliot Alderson (Mr Robot) souffre d’hallucination et de « missing time ». Les deux personnages sont incapables de se souvenir de ce qu’ils ont fait pendant des périodes de black-out, propices à l’épanouissement des penchants les plus transgressifs de leurs personnalités. Dès lors, il devient très difficile pour le spectateur de distinguer ce qui, à l’intérieur même de la fiction, constitue la réalité ou la fiction.

Un jeu dangereux, d’une audace folle, qui se frotte aux limites de la rupture d’empathie – la clef tient sans doute à ce que nous sommes avec les personnages quand ils découvrent ce qu’ils ont fait pendant leurs absences, et leurs souvenirs effacés. De fait, le pari est réussi, et le succès de Mr Robot semble, à lui tout seul, en passe de transformer son diffuseur, USA Network, connu jusqu’ici pour ses productions ciel-bleu. Soyons fous !

(Very) Unreliable Narrators : la folie du protagoniste

Ma critique de la première saison de The Leftovers, publiée au Daily Mars:

Sur le même site, Guillaume Nicolas a publié un excellent bilan de Mr Robot:

Elliot Alderson, héros (?) de Mr Robot

Elliot Alderson, héros (?) de Mr Robot