Le Parlement des Rêves

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Cinéma d'auteur: rien à sauver

Cinéma d'auteur: rien à sauver

Télérama publie sur son site un article des plus intéressants -- mais pas forcément pour les raisons qu’il espère -- titré «Il faut sauver le cinéma d’auteur» (pas de surprise, c’est un article de Télérama). On s’y alarme parce qu’en 2010, il y a eu le plus gros nombre d’entrées au cinéma en France depuis 1967, mais que le «cinéma d’auteur» n’en profite pas. Je vous laisse le lire et je fais ensuite quelques petits commentaires :

L’article est intéressant, parce qu’il contient tout le bla bla habituel qu’on attend sur le cinéma de Télérama. Le genre d’articles qu’on peut décrire dans le détail avant même de l’avoir lu. «Bouh les vilains multiplexes qui attirent les gens vers les gros films américains». «Bouh les vilains gens fainéants qui vont voir des pas beau films de divertissement plutôt que de vraies œuvres de vraie Culture».

Right, en 2011, à Télérama, ils font encore cette distinction primaire entre le divertissement et la culture. Et c’est vraiment un article de cette année, hein, pas une reprise d’un article de 1991. Difficile de mieux démontrer qu’on n’a rien compris à ce qui s’est passé culturellement en France et en Europe ces trente dernières années qu’en écrivant ce genre de choses. Par son mépris du ‘‘divertissement’’ – c'est-à-dire de la culture populaire – la France s’est rendue culturellement stérile depuis quelques décennies. Mais les tous derniers à s'en apercevoir, ils seront certainement à la rédac’ ciné de Télérama. La si pure ‘‘culture’’ contemporaine française ne laissera rien à la postérité. C’est ce que j’avais appelé l’impasse culturelle française.

Le problème, c’est que la mythologie de l’exception culturelle française et de sa pertinence, si chère à Télérama, elle ne tient vraiment plus. Alors, l’article a beau resservir, et se centrer sur, les vilains multiplexes, vilains gens fainéants, et vilains divertissements, la vérité n’arrête pas de se déverser dans les interstices.

‘‘Ce sont maintenant les séries américaines qui s'approprient les sujets ambitieux’’ dit «un distributeur» cité par Juliette Bénabent – l’auteure de l’article. Cette petite citation vers la fin du papier fait exploser la vision dichotomique aussi idiote que terriblement périmée (cinéma d’auteur vs. cinéma de divertissement) qui imprègne tout l’article, mais l’auteure ne s’arrête pas dessus. Elle ne prend pas le temps d’interroger ça. Pensez-vous, ça risquerait de l’amener à se poser les bonnes questions!

Et ce n’est pas la seule perle. L’article s’arrête sur le chiffre d’entrées de Domaine, un film d’auteur français de Patric Chiha sorti en avril 2010: 4029 gogos spectateurs ont payé pour voir le film au cinéma. «Une misère,» dit Télérama avec un joli sens de l’understatement. Sauf qu’on apprend aussi que le film est sorti dans... une dizaine de salles dans toute la France. Vous vous dites peut-être que c’est ça le point. Vous vous demandez pourquoi on sort seulement dix copies d’un film, quel est l’intérêt d’une telle sortie technique qui correspond clairement à la formule populaire ‘‘ni fait, ni à faire’’. L’article de Télérama glisse là-dessus, évidemment.

Mais il y a quand même une réponse plus bas, abordée comme s’il s’agissait d’un sujet complètement différent. «Là où trois films d'auteur sortaient chaque semaine il y a dix ans, on en trouve aujourd'hui souvent six ou sept à l'affiche,» nous dit Juliette Bénabent. A ce stade, difficile de ne pas avoir un flash du titre de l’article – «Il faut sauver le cinéma d’auteur» – et de ne pas se laisser aller à un bon gros éclat de rire. Ce que l’auteure de l’article appelle le cinéma d’auteur a doublé en quantité en dix ans, et il faudrait le ‘‘sauver’’? Est-ce qu’à ce stade la réponse ne devrait pas être évidente même à un journaliste cinéma de Télérama?

Le cinéma d’auteur français, c’est une quantité invraisemblable de films, dont une très grosse portion sont simplement des navets, qui s’étouffent les uns les autres. Le cinéma d’auteur, il n’a pas besoin d’être sauvé: il se meurt d’être surprotégé. Il pourrit de son trop grand nombre. Il se décompose du fait que subventions et ‘‘exception culturelle’’ font que n’importe qui peut mettre sur les écrans, en se disant Auteur, n’importe quoi – c'est-à-dire dans 90% des cas une histoire vue mille fois, au scénario très mal structuré, et horriblement mal filmée – et qu’il se trouve encore des journalistes de Télérama pour crier au génie.

De toute évidence, le cinéma d’auteur est devenu une mauvaise herbe qu’il devient vital d’éliminer, si on espère revoir un jour quelque chose qui ressemble à un beau gazon. L’évidence n’est pas encore pour tout le monde. Mais vue la volée de bois vert méritée que l’article se prend dans les commentaires, elle est largement répandue.

Quelle terrible ironie, tout de même, que la culture française meure étranglée par ceux-là même qui prétendent la défendre. J’écris «prétendent», mais je crois qu’ils en sont sincèrement convaincus. C’est peut-être ça le pire...

Cinéma d'auteur: rien à sauver