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SCRIPTED REALITY - Elle est pas belle, mon oeuvre?

SCRIPTED REALITY - Elle est pas belle, mon oeuvre?

Le CSA voudrait faire de la Scripted Reality une fiction comme une autre.

Je n’ai rien contre la fiction quotidienne. A l’époque du Village, j’ai déjà écrit en long, en large -- mais avec un peu de chance pas de travers -- sur les mérites de «Plus Belle la Vie» et sur son caractère très innovant. Je n’ai rien contre la fiction basée sur des faits réels ou des faits divers. Pendant 20 ans «Law & Order» a fait usage d’histoires ripped from the headlines pour raconter l’Amérique de façon souvent très pertinente. Mieux, la France a déjà produit une fiction quotidienne basée sur des faits divers que diffusait France 2. Ça s’appelait «Préjudices» et c’était diablement intéressant.
Maintenant que j’ai été bien clair sur ces deux sujets, je peux dire de manière très sereine que la décision vers laquelle s’avance le CSA, selon la lettre professionnelle Sattellifax n°3920 du jeudi 11 octobre, consistant à reconnaître toutes les scripted reality comme des fictions à part entière pouvant entrer en compte dans les quotas de production et de diffusion des chaines françaises, est catastrophique.

La scripted reality ? Ce sont OVNIs télévisuels qui pullulent sur toutes nos chaînes. La plupart sont consacrés des faits divers, racontés avec une écriture de magazine à la «Faites entrer l’accusé» sauf que ceux qui sont devant nous dans les scènes filmées, et témoignent face caméra, ne sont pas des témoins, mais des acteurs qui jouent des dialogues. Trois ou quatre acteurs et un ou deux décors suffiront à remplir 26 minutes à grand renfort de redondances (un monteur compétent appliquant une narration ne serait-ce qu’un peu contemporaine réduirait aisément ces épisodes à 7 ou 8 minutes).

‘‘Dans la mesure où il y a un décor, un scénario, un réalisateur et des acteurs, il nous est apparu que la scripted reality pouvait s’assimiler à de la fiction, et nous avons estimé que ce genre pouvait effectivement entrer dans les obligations des chaînes,’’ a indiqué mercredi à Satellifax Françoise Laborde, membre du CSA, en marge du MipCom.

Il ne faut pas plus que les trois lignes véritablement idiotes de Françoise Laborde pour s’engager dans un processus qui va encore tirer vers le bas la série française. La pauvre n’avait pas besoin de ça. Trois lignes qui illustrent à quel point nos élites françaises sont devenues désormais totalement étrangères à la fiction, à ce qui peut la définir, et à ce à quoi elle peut bien servir. Mais ces trois lignes n’ont rien de particulièrement étonnantes. La situation catastrophique de la télévision française en général, et de la série française en particulier, a pour cause une multitude de facteurs. L’incompétence du CSA, qui n’est pas un fait nouveau, en est un. L’action du CSA et des Politiques – en fait des lobbies industriels dont ils sont les marionnettes – ont eu pour conséquence, de multiples fois, un nivellement vers le bas, un verrouillage de la concurrence entre diffuseurs, et donc de la possibilité d’émulation, et un blocage de l’évolution de notre fiction télé, restée fermement bloquée dans les années 80.

L’exemple de «Préjudices» que je citais plus haut est particulièrement intéressant. Tous les membres du CSA et tous leurs collaborateurs devraient passer une journée à regarder quelques dizaines d’épisodes de «Préjudices», puis consacrer le lendemain – qui sera particulièrement pénible – à regarder les divers exemples de scripted reality : «Le jour où tout a basculé» ou «Si près de chez vous», par exemple.

Cette simple comparaison pourrait peut-être leur donner quelques bases sur ce qu’est la dramaturgie, ce que sont des personnages, et leur fait comprendre qu’un seul épisode de «Préjudices» contenait davantage de l’un et de l’autre que l’ensemble des épisodes de scripted reality réunis.

Un décor, un scénario, un réalisateur et des acteurs. Voilà ce qui suffit à Françoise Laborde pour définir une fiction. La France serait donc un pays particulier, où des producteurs d’émissions de divertissement de flux pourraient s’associer avec des Unités de programmes spécialisés dans les magazines et ces deux pôles créeraient ensemble de la fiction. Encore un peu d'efforts et ils devraient parvenir à transformer le plomb en or. A la conférence de présentation des fictions de rentrée de France Télévisions, tout récemment encore, les responsable de la fiction étaient ls premiers à se désolidariser de ces émissions, et très prompts à expliquer que la scripted reality, c’était l’Unité magazines, et pas eux.

Les producteurs de scripted reality se frottent aujourd’hui les mains: s’ils entrent dans les quotas de fiction, les chaînes seront fortement incités à commander ce type de programme plutôt qu’à réfléchir et innover pour que les fictions de prime-time reconquièrent le public. Réfléchir et innover, deux choses que la télévision française ne fait pratiquement jamais – le CSA, entre autres, y veille.

Cette décision est aussi, et peut-être surtout, un atout pour que ces producteurs parviennent à forcer la main au CNC qui, jusqu’ici, se refuse à donner des aides à ces programmes. Une absence d’aide qui ne les a absolument pas empêchés de se multiplier, preuve qu’ils sont parfaitement rentables et que d’éventuelles aides du CNC ne seraient jamais que de la marge nette allant directement dans la poche enflée des producteurs! Ce qui est instructif, dans ces moments là, c'est d'avoir un peu de mémoire: il y a un an, ces mêmes producteurs n’insistaient pas pour que ces programmes soient qualifiés de fiction. C’était tout le contraire! Julien Courbet, producteur du «Jour où tout a basculé», était en mai 2011 au cœur d’une polémique avec la Guide des scénaristes qui lui reprochait des contrats d’écriture très baroques impliquant du travail d’écriture jamais payé et un partage des droits d’auteurs avec le producteur, comme au bon vieux temps d’AB Productions. A l’époque, la ligne de défense de Julien Courbet était justement que, je cite: "ce n'est pas vraiment de la fiction, mais une nouvelle forme d'écriture de magazines", avec une économie d’émission de flux. On le voit, Courbet et les autres producteurs de scripted reality sont donc en passe de réussir à récolter le beurre, l’argent du beurre, et le sourire de la crémière. Tout le monde y perd: les créatifs payés au lance-pierre pour un travail dans lequel ils ne peuvent bénéficier d’aucune satisfaction artistique, la fiction française encore davantage dévalorisée, le téléspectateur à qui on offre des programmes indigents qui éloignent encore un peu plus ceux d’entre eux qui sont un peu exigeants de la télévision – une spirale de l’échec dont la télévision française n’arrive pas à sortir. Tout le monde, sauf bien sûr le producteur qui, sans avoir le moins du monde à se fatiguer, s’en met plein les proches -- et peut-être bientôt encore plus si le CNC cède sous la pression.

Et il reste encore à songer à où tout cela nous mène...

Vous vous souvenez des horribles reality shows des années 90? «La Nuit des Héros», ou encore «Mystères», qui déjà, reconstituaient des faits ‘‘réels’’. Il y avait des décors, des scénarios, des réalisateurs et des acteurs. Toutes les séquences de reconstitution de ces émissions, qui devaient représenter 75 % du temps d’antenne, étaient donc, nous le découvrons rétrospectivement grâce au CSA, des fictions! J’espère que les producteurs et diffuseurs de ces émissions attaqueront le CSA pour corriger le préjudice subi à l’époque, quand ces émissions étaient bêtement considérées comme des divertissements de flux.

S’il suffit de réunir un décor, un scénario, un réalisateur et des acteurs, où est la limite? Je me rappelle, quand j’étais gamin, chaque été dans le «Club Dorothée», il y avait une histoire à l’intérieur de l’émission, avec un dromadaire parlant. C’était écrit, réalisé dans un décor, et les animateurs jouaient la comédie. Ca rentrerait dans les quotas de fiction? Et les animateurs de «Vidéo Gag», qui jouent (okay, lisent sur leur prompteur) des petits sketches, pas drôles mais bien écrits par des auteurs, pour lancer les vidéos: quota aussi? Et «Fort Boyard»? Ce ne sont pas des personnages joués dans un décor devant un réalisateur, peut-être? Je ne vous parle pas de «L’Île de la Tentation»: la jurisprudence a reconnu que les participants devaient avoir un contrat de travail parce qu’ils jouaient des situations pour la caméra. Hop, quota de fiction!

Un décor, un scénario, un réalisateur et des acteurs, ce sont des conditions nécessaires, mais certainement pas suffisantes, pour définir ce qu’est la fiction, qui fait appel à d’autres notions, par exemple le personnage, la dramaturgie, le propos et le point de vue d’auteur. Quatre exemples éléments qu’on sera bien en peine de retrouver dans les scripted reality. Quatre autres éléments qui sont, c’est vrais, un peu difficiles à définir. C’est bien pour ça qu’existent des spécialistes du sujet et une agence d’Etat comme le CNC, capable d’avoir un point de vue éduqué sur la question -- et de faire la part des choses si un programme à la «Préjudices» revoyait le jour au milieu de cette vague.

Peut-être que le CSA devrait se tourner vers eux, et leur demander des explications, plutôt que de fournir des justifications dignes du café du commerce – ce qui est logique de la part de ces "sages" nommés, qui n’ont aucune qualification pour parler de la fiction, et qui se retrouvent en situation de prendre des décisions sur des sujets auxquels ils ne connaissent rien, auxquels ils ne comprennent rien, et à propos desquels ils ne font visiblement pas l’effort de se renseigner...

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