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Les séries à mythologie, épisode 1: la mythologie m'a tuer

Les séries à mythologie, épisode 1: la mythologie m'a tuer

Lost, c'est fini. Pendant que les uns sèchent leurs larmes, et que les autres marmonnent un "c'est pas trop tôt" pas complètement immérité, je prends un instant pour revenir sur la question des séries à "mythologie". (Il y a des spoilers sur la fin de Lost dans ce billet.)

La série à mythologie a été inventée dans les années 90. Elle existait en germe dans des œuvres télévisuelles précédentes -- le précurseur ultra en avance sur son temps Le Prisonnier, mais aussi Twin Peaks, Code Quantum ou Star Trek -- mais, jusqu'à il y a vingt ans de cela, personne n'avait vraiment tiré jusqu'au bout cette idée de faire en sorte qu'une série raconte directement quelque chose au fil d'une trame feuilletonnante qui irait de l'épisode 1 à l'épisode final et cristalliserait les enjeux, les thématiques, les grands arcs des personnages de la série.

Le terme de mythologie lui-même, en référence à une source d'inspiration majeure de ces grands récits épiques, a été inventé par Chris Carter pour The X-Files et s'est diffusé à partir de là à pas mal d'autres séries. Y compris parfois un peu à tord et à travers: je me souviens de la manière dont je tiquais sérieusement quand certains parlaient de mythologie à propos de l'arc Mary-Alice dans la première saison de Desperate Housewives. Feuilleton n'est pas égal à mythologie.

Quelque part, The X-Files reste un peu le créateur de la série à mythologie, ne serait-ce que parce que c'est le modèle sur lequel les successeurs se sont basés. Malheureusement, ils ont beaucoup retiré de X-Files une définition qui se résumerait à mythologie = question + question + question + question + question + ...
JJ Abrams a beaucoup regardé X-Files et a dit souvent ne pas vouloir répéter les erreurs de cette série avec les siennes, avec quelques succès comme de fixer une date de fin à Lost pour éviter le tirage à la ligne et à l'aveugle imposée par la Fox à Chris Carter lors des trois dernières années de sa série, et quelques échecs comme la saison finale de Alias qui reproduit au contraire jusqu'au comique certains problèmes de la dernière saison de X-Files.

Mais, en fait, une autre série mythologique s'est créée exactement en même temps que The X-Files (un an avant, même, pour ce qui concerne son téléfilm Pilote), avec au début, et sans que les uns n'aient connaissance de l'existence des autres, exactement la même construction en alternance d'épisodes isolés et de gros épisodes mythologiques. Cette série, c'était Babylon 5.

L'Histoire n'a pas vraiment retenu Babylon 5, hors certains cercles assez restreints. Parce qu'elle appartenait au genre moins mainstream de la hard SF, avec acteurs maquillés en extraterrestres à bord d'une station spatiale, parce qu'elle n'a pas été diffusée sur une grosse chaîne mais en syndication (c'est à dire sur une association de chaînes locales qui ne programmaient pas forcément les épisodes le même jour à la même heure), parce que c'était une série à très petit budget qui demande une capacité assez forte à suspendre son incrédulité, etc.

Cet oubli relatif est regrettable parce que Babylon 5, qui s'arrêta en 1998 après cinq saisons reste, et de loin, l'exemple le plus réussi de série à mythologie.

Babylon 5 a formidablement réussi à éviter des erreurs énormes commises par The X-Files et/ou Lost et/ou Battlestar Galactica, et les autres.

  • Elle avait compris, avant même d'avoir vu les pauvres scénariste de X-Files se débattre (à la fois courageusement et dignement, je le maintiens) pendant ses deux ou trois dernières années, qu'une série à mythologie devait forcément avoir une fin pré-intégrée. Quitte, business is business, à prévoir des terrains de jeux parallèles: même si aucun n'a marché (pour des raisons diverses), plusieurs dérivés de B5 ont été tentés.
  • Elle avait compris qu'on ne peut pas traîner des mystères indéfiniment. Il faut régulièrement en refermer certains pour en ouvrir d'autres, connectés aux premiers. Étirer le mystère de l'enlèvement de Samantha sur sept saisons et 150 épisodes, comme l'a fait X-Files, c'est de la folie. Ça génère de la frustration, des départs de spectateurs, et, encore plus grave, fait disparaître la résolution du mystère. Quel pourcentage des spectateurs ayant suivi The X-Files est capable de dire ce qui est arrivé à Samantha? Une estimation de 5% est peut-être déjà généreuse. Et même si la série avait duré cinq saisons, comme le prévoyait au départ Carter, c'était déjà trop: la mythologie de The X-Files était déjà largement discréditée dès le début de la saison 4. Le fait qu'elle soit pourtant la plus cohérente et celle dont le plus de questions ont été finalement résolues, Babylon 5 mise à part, n'a aucune espèce d'importance: on ne peut pas demander au public de tenir en l'air une question cinq ans et 125 épisodes durant (encore moins dix, quinze, vingt questions). Cela ne fonctionne pas, je pense que c'est maintenant empiriquement prouvé.
    On voit bien, du coup, qu'une série comme Lost qui entendait faire reposer six saisons sur la question posée par Charlie à la fin du Pilote, "where are we?", c'est à dire "qu'est-ce que c'est que cette île?" était condamnée à s'écrouler avant la fin, et cela même si les scénaristes avaient apporté une réponse satisfaisante à cette question (et au moins une bonne moitié des téléspectateurs trouve qu'ils ne l'ont pas fait -- c'est aussi mon avis personnel).
(Par une terrible ironie du sort, les deux acteurs de B5 dont j'ai un autographe sont ceux qui sont décédés...)

(Par une terrible ironie du sort, les deux acteurs de B5 dont j'ai un autographe sont ceux qui sont décédés...)

  • Babylon 5, roman pour la télévision, avait compris, enfin, qu'on ne peut pas improviser. Un feuilleton, un soap, un whodunnit, peuvent très bien se remettre de voir leurs scénaristes poser une question à laquelle ils n'ont pas encore de réponse. Une série à mythologie, jamais. La manière dont les scénaristes de Lost ont jeté, au moins jusqu'à la mi-saison 3, des tas de mystères en l'air, en se disant qu'ils verraient bien plus tard lesquels ils rattraperaient, ou pas, ne pouvait amener à aucune autre issue que celle qu'on a connue. Certains mystères sont totalement oubliés (le caractère spécial de Walt, les mystères de la fertilité sur l'île, ses guérisons miraculeuses qui n'ont pas empêché Ben d'avoir un cancer en saison 3...). Les autres constituent une telle multiplicité incohérente qu'une solution globale devient chimérique et qu'il faut donc se contenter de réponses qui se résument à l'acronyme TGCM: Ta Gueule, C'est Magique! (Je ne cite pas d'exemple, ça marche pour environ 90% des résolutions de mystères de la saison 6). Comme les auteurs de Lost sont fondamentalement très talentueux, les moments de génie rattrapent en partie le fait que la série n'est absolument pas une narration cohérente, mais une suite de moments enfilés comme des perles. C'est le degré zéro de la dramaturgie, ce qui illustre à quel point leur série est une entreprise illusionniste, une formidable esbroufe.

Mais mettez à la barre d'une mythologie improvisée des gens qui n'ont pas le génie de l'arnaque du duo Lindelof et Cuse, et vous obtenez Battlestar Galactica. Une série qui s'est tellement couverte de honte dans ses deux dernières saisons (alors qu'elle n'en a eu que quatre en tout, même pas 80 épisodes!) que plus personne n'en parle, à peine un an après sa fin. Battlestar Galactica n'a pas vraiment pu être critiquée pour la très, très grosse nullité qu'elle était devenue -- principalement parce que quatre ans, c'est trop court pour que les journalistes qui ont dit "c'est génial" au début assument de pouvoir dire "c'est une des pires série à l'antenne" sans avoir l'impression de mettre en jeu leur crédibilité. On a vu le même phénomène avec 24, qui était déjà irrémédiablement nulle depuis deux ou trois saisons quand cette réalité est devenue dicible 'en société'. Conclusion: si vous avez un très bon début et que votre série fait moins de cinq saisons, vous être à l'abri de tout retour de bâton. Je trouve même bizarre que les gens d'Hollywood ne l'aient pas encore compris et appliqué (ce qui serait leur intérêt parce qu'une série décrédibilisée comme The X-Files, c'est une franchise potentielle qu'il sera dur, sinon impossible, de faire fructifier).

Quant à la mythologie de X-Files, elle n'a été inventée qu'en fin de saison 1: du coup les éléments de mythologie des 22 premiers épisodes sont des éléments improvisés qu'il faut faire rentrer au forceps dans ce qui est développé après, quand bien même le talent de Chris Carter et Frank Spotnitz pour retomber sur leurs pattes surpasse de loin celui de leurs imitateurs.

Les séries à mythologie, épisode 1: la mythologie m'a tuer

D'une manière amusante, le final de Lost est l'anti final de The X-Files. Les deux sont au moins très bancals, voire ratés, pour des raisons opposées.

A la fin de X-Files, Chris Carter tenait absolument à faire savoir que sa mythologie, dans laquelle il avait quand même investi beaucoup de travail, était cohérente. Du coup, son final est un cours magistral, "la mythologie de X-Files pour les Nuls" (la mise en gras, c'était à peu près leur état d'esprit au moment d'écrire), ennuyeux à mourir, contraire à tous les principes de base de la narration puisqu'il s'agit essentiellement d'une heure entière d'exposition très superficiellement dramatisée, et qui ne laissait qu'un strapontin aux personnages. En plus, pour les gens qui avaient suivi la mythologie (il y en avait quelques-uns, j'en faisais partie), à peu près 98% des informations transmises étaient des redites de choses déjà expliquées auparavant, en général plus subtilement. Ce final n'a rien changé à la perception de la mythologie de la série, les journalistes ont recommencé à écrire dès le lendemain que c'était incompréhensible et qu'il n'y avait aucune réponse: le problème n'était pas un manque d'explications. C'était en fait le problème de conception évoqué plus haut, des mystères étirés sur une durée trop longue, mais aussi une guerre de communication que les scénaristes avaient perdue depuis longtemps. Reste donc une fin à peu près aussi excitante qu'un documentaire diffusé sur France 5 un dimanche après-midi où il fait super-beau dehors. Seule grâce de ces deux heures, une jolie boucle thématique sur la manière dont les morts parlent au vivant, trop appuyée dans l'épisode, mais qui avait l'avantage d'être une des rares (la seule?) thématique commune à nombre d'épisodes de la mythologie (L'Epave, Emily, Closure...) et isolés (les innombrables histoires de revenants, il y en a cinq rien que dans la première saison).

Clairement, après avoir étudié cet exemple, les scénaristes de Lost en prennent le contre-pied. Leur final mise donc tout sur les personnages et l'émotion. C'est un choix un peu plus rationnel pour une fin, même si au bout d'un moment trop de pathos tue le pathos, surtout quand c'est quand même assez moyennement fait. Mais la mythologie se voit recluse à un petit strapontin sur lequel elle est si condensée que son aspect ridicule, déjà évoqué plus haut, est démultiplié. On ne prend même pas la peine de nous expliquer en quoi cela aurait été grave que le Man in Black quitte l'île, ni si l'extinction définitive de la lumière aurait eu la moins conséquence hors de l'engloutissement de l'île, alors que sont les questions de base qui motivent le récit: y apporter une réponse n'est absolument pas optionnel, c'est la condition sine qua non pour que la série tienne un minimum debout. (Et une ligne de dialogue où un personnage qui n'a aucune raison de le savoir assène "ce serait la fin de tout", ce serait très loin d'être suffisant si Lost était un feuilleton radiophonique. Alors comme c'est une série télé...)

Les séries à mythologie, épisode 1: la mythologie m'a tuer

Avec tout ça, le sublime épisode final de Babylon 5 n'en apparaît que plus encore sincère et touché par la grâce. Le scénariste J. Michael Straczynski avait résolu ses mystères et sa mythologie avant. Cette heure finale, sous forme de véritable épilogue, est un au-revoir, un récit sur les morts réelles et symboliques et sur le deuil. Bouleversant.

Mais, à mes yeux, l'oubli relatif de Babylon 5 est surtout préjudiciable en cela que cette série, toute immense qu'elle soit, est perfectible. Elle est en effet passée à deux doigts de l'annulation un an avant la date prévue, Straczynski avait du conclure en avance pas mal de lignes narratives, ce qui laissa la dernière saison un peu vide de substance. D'autant plus que toutes ses notes sur la saison (dans un leap of faith sidérant qui mérite un immense respect, Straczynski avait écrit les arches de toute sa série, cinq saisons, 125 épisodes, avant que la première minute n'en soit tournée) furent accidentellement détruites, ce qui le conduisit à réinventer de mémoire ce qu'il avait prévu, avec pas mal de pertes. Sans parler du départ imprévu et non annoncé de l'actrice d'un des six personnages essentiels. Cela laisse un gros déséquilibre qui permet tout à fait d'envisager la création d'une série à mythologie encore plus puissante et encore plus aboutie.

Pour cela, il faudra s'éloigner des modèles des grandes séries malades que sont X-Files, Battlestar Galactica ou Lost. Ou au moins tirer un bilan sérieux de leurs erreurs. Sauf que c'est peu probable, ne serait-ce que parce que X-Files a été la série geek des années 90 quand Lost a été celle des années 2000, et BSG une étape majeure de la série de SF (quand bien même cette étape n'est finalement que style, et absolument pas substance). Hollywood est donc forcément décidé à les imiter bien plus qu'à les corriger: on l'a vu avec Flash-Forward, avec V, et le très faible résultat créatif et d'audimat.

Alors il ne me semble pas impossible que The X-Files, et Lost soient finalement autant la naissance d'un genre que son enterrement.

A moins que LA série à mythologie qui mène le genre à son aboutissement ne naisse pas aux Etats-Unis?... Voilà une idée insensé. Au moins aussi insensée qu'une autre idée, venue en 1988 à J. Michael Straczynski. Une idée qui s'appelait Babylon 5.

Les séries à mythologie, épisode 1: la mythologie m'a tuer