Le Parlement des Rêves

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Réhabiliter la « chronique » en série, une voie vers l'addictivité

Réhabiliter la « chronique » en série, une voie vers l'addictivité

La France est victime d’un drôle de particularisme. Ce qui constitue l’essence même de la série télévisé est ici utilisé comme une qualification péjorative, pour tuer des idées dans l’œuf. Cette sanction tombe en une formule lapidaire «c’est trop chronique».

Le mot est née chez les diffuseurs, en recherche de sujets qui puissent se vendre à leur audience en une phrase spectaculaire. Qu’importe si ceux-ci s’essoufflent la plupart du temps en une poignée d’épisodes. Ce qui est vraiment dramatique, c’est que ce rejet de «la chronique» s’est répandu partout. D’abord chez les producteurs, bien sûr, mais dans l’année écoulée, j’ai même entendu des auteurs s’envoyer le mot entre eux. C’est un non-sens absolu, et c’est désespérant.

Ce que l’on désigne sous ce terme supposément infâmant de chronique, c’est la narration intimiste, le drama de personnages, les histoires du quotidien.

My So-Called Life / Angela, 15 ans, fait la chronique de la vie d’une adolescente «banale». Notez les guillemets: évidemment, ni l’écriture ni l’interprétation d’Angela ne sont banales, c’est tout le contraire. Mais elles aspirent à fabriquer un sentiment de réalisme et donc une identification très forte. L’événement du Pilote de My So-Called Life, qui lance la série, c’est qu’Angela décide de se teindre les cheveux en rouge, dans le dos de sa mère, encouragée par sa nouvelle meilleure amie, la délurée Rayanne. Autant dire que chez nous, ça ne ferait même pas un C-plot. (Une série entrecroise plusieurs intrigues: A ou principale, B, secondaire, C, tertiaire, etc.) My So-Called Life a aussi fait un épisode dont l’élément central est qu’Angela se réveille un matin avec un bouton d’acné sur le visage. Jason Katims, qui a fait ses débuts de scénariste sur la série culte, explique aujourd’hui qu’ils essayaient à l’époque de faire des épisodes avec le moins de ''plot'' possible. Pas d’événements bigger than life, pas d’artifices de fiction.
Dix ans plus tard, Jason Katims a créé Friday Night Lights, grande série des années 2000 qui fait la chronique de l’équipe de football d’un Lycée d’une petite ville du Texas.

Au milieu des séries procédurales et des high-concept à la 24 Heures Chrono, les chroniques constituent un incontournable des séries américaines. Le genre s’est épanoui et approfondi avec l’essor du câble, de Six Feet Under à Mad Men. Il vient de revenir en force par la case Network. Le dernier gros succès de la série américaine ? This Is Us, lancée en septembre dernier : une chronique familiale qui renouvelle le genre en confrontant les générations au moyen d’une narration qui alterne différentes époques.

La Grande-Bretagne, cet autre pays des séries, a aussi une profonde tradition de chroniques. Ils appellent ça les kitchen drama, des « drama de cuisine ». Cette tradition est en partie issue des soaps. Les indétrônables Coronation Street et EastEnders sont bien plus proches de leurs personnages et moins enclins aux fuites en avant rocambolesques de la narration qu’un Plus Belle La Vie, qui s’est construit sur un modèle assez unique de soap story-driven, et pas character-driven – c’est-à-dire que les scénaristes vont plus volontiers tordre les personnages pour qu’ils se plient à l’histoire qu’ils ont envie de raconter, que l’inverse.
C’est ainsi que même dans notre soap quotidien, la chronique est assez peu présente.

Les séries chroniques n’existent pratiquement pas chez nous, à quelques extrêmement rares exceptions près (je pense à Ainsi Soient-Ils, qu’on pourrait rattacher au genre, ou à des expérimentations globalement passées inaperçues comme Age Sensible).

Cette absence est un problème en soi. L’absence de séries chronique en France est à la source de la difficulté de nos séries à représenter la société française, à la fois en terme de diversité des personnages mis à l’écran et de frilosité vis-à-vis des sujets de société, des mouvements émergeants, et de toutes les contre-cultures.

Mais en réalité, le problème est encore bien plus profond que cela. Car je n’ai parlé jusqu’ici que des séries qui sont des chroniques par essence. Or c’est considérer le sujet par le petit bout de la lorgnette. En réalité, la chronique est une composante essentielle de toutes les séries. C’est, depuis qu’on s’est écarté, il y a plus de 35 ans, des purs procédurals quasi-anthologiques dans leur manière de rebooter les personnages à chaque épisode, le cœur de la fabrique de l’addiction des téléspectateurs pour les séries. Même s’il est venu au départ pour un concept ou un sujet, c’est presque toujours la chronique qui fabrique la fidélité du spectateur.

C’est ce qui fait la force des anglo-saxons. Les séries purement chroniques font rarement de gros succès d’audience. C’est ainsi qu’on doit se contenter de chérir les 19 petits épisodes de My So-Called Life. Mais l’expérience qui y est acquise se diffuse partout. Du coup, la partie chronique de séries majoritairement procédurales, comme Urgences, peut se révéler de haute volée. L’effet d’entrainement est imparable.

De la même manière, et pour parler du meilleur de ce qui se fait chez nous en matière de série travaillant ses personnages, personne ne veut regarder la suite d’Un Village Français pour savoir si ce sont les français ou les allemands qui vont gagner la guerre (je suis volontairement un peu de mauvaise foi). Là où le bas-blesse, c’est que notre déficit d’expérience dans l’écriture de la chronique en rend le niveau général bien plus faible. C’est le principal facteur du manque d’addictivité des séries françaises, que l’on compense souvent par des artifices plutôt que d’adresser les problèmes de fond.
Pour revenir à Urgences, difficile de nier son caractère incroyablement addictif. Cela vaut la peine de noter qu’il a fallu attendre le milieu de la saison 5, au-delà du centième épisode, pour qu’elle fasse son premier vrai cliffhanger. C’est donc bien que la recette est ailleurs...

Il y a un peu plus d’un an, Rodolphe Belmer, alors récemment parti de Canal+ avait écrit un article dont le contenu semblait étrange. Il écrivait que « les séries françaises ne racontent pas d’histoire d’amour », ce qui est factuellement inexact. Frédéric Krivine, l’auteur principal d’Un Village Français, avait eu tôt fait de remarquer qu’en tant qu’œuvre sur le couple, sa série de France 3 propose de nombreuses histoires d’amour.
C’est que le sujet avait été mal compris et formulé. Ce qui manque au spectateur Berlmer, ce n’est pas l’amour comme sujet, mais de la chronique amoureuse de qualité. Chaque série américaine a son couple impossible, qui se rapproche imperceptiblement au fil de dizaines d’épisodes. Ce motif est spectaculairement absent chez nous. Et c’est bien parce qu’un scénariste français lambda est souvent désarmé quand il s’agit d’écrire un personnage en l’absence d’événements dans la narration. Le fait que les auteurs aient été empêchés systématiquement d’écrire de la chronique depuis des années a eu des effets pervers désastreux.

Un Village Français est spécialiste de « l’encouplement » accéléré. Deux personnages se rencontrent à la fin d’une saison. Au début de la saison suivante, à la faveur de la traditionnelle longue ellipse, on les retrouve mariés, partageant le même toit et qui plus est écrits comme un vieux couple, déjà ancré dans ses habitudes. La série s’est très rarement aventurée dans la chronique de séduction. (Il y a l’exception notable de Marcel et Suzanne en saison 3. Même là, la chronique de séduction ne tient que 12 malheureux épisodes et est entièrement contenue dans une saison, ce qui ne permet pas à ce motif fort en bonne frustration d’assurer un retour des téléspectateurs lors de la saison suivante.)

En bon soap quotidien, Plus Belle La Vie devrait elle-même regorger de ce type de chroniques amoureuses. Il y en a trois ou quatre en cours simultanément dans n’importe quel soap étranger. Mais la structure story-driven et la faiblesse des scénaristes français quand il s’agit d’appréhender la chronique en a décidé autrement. En dépit du bon sens et de tout instinct narratif, Plus Belle la Vie est aussi spécialiste des encouplements accélérés, et les histoires d’amour impossibles racontées au long cours se comptent sur les doigts d’une main en plus de dix ans d’existence. On en est là dans un soap, c’est dire si le problème est profond.

Réserver des cases à des purs character drama intimistes seriels, sans enjeux de vie ou de mort, sans enquête, même si ces projets ne rencontrent pas immédiatement de succès d’audience, est indispensable pour réapprendre l’art de la chronique à une profession qui s’en est détourné avec des conséquences dramatiques.
Dans toutes les autres séries, il faut accepter de donner aux personnages le temps d’exister en dehors de scènes où s’impose la pression d’intrigues à enjeux dramatiques forts. C’est ainsi que nos personnages de série française, pour l’heure souvent loin de leurs comparses anglo-saxons, pourront gagner en chair.

La chronique ne doit plus faire peur. Il faut l’embrasser. Nous devons réapprendre à donner aux enjeux de personnage la fonction motrice qu’ils doivent avoir dans une série suffisamment bien structurée pour être addictive. Le ‘‘plot’’ n’est que de la décoration !

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