Le Parlement des Rêves

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Une guerre du temps totale dans Terminator: The Sarah Connor Chronicles

Une guerre du temps totale dans Terminator: The Sarah Connor Chronicles

J'aime beaucoup Terminator. Bon, en fait il faut préciser. J'aime énormément le premier film. J'aime encore un peu plus le second. Le troisième est clairement plusieurs crans en dessous, notamment parce que quelques fautes de goût font franchement tâche, mais cela reste une exploitation digne, quoi que ni originale ni inspirée, de l'Univers de Terminator. Quand au petit dernier, Salvation, c'est un film profondément débile et sans profondeur que j'ai oublié d'autant plus vite qu'il n'arrivait pas à la cheville de ce que la franchise venait de me donner à voir à peine quelques semaines auparavant.

J'aime beaucoup Terminator, donc. Mais bien que ses créateurs partagent cet amour et que la série soit en fait très fidèle à l'univers installé par les trois premiers films, quand il s'agit d'aimer The Sarah Connor Chronicles, aimer Terminator est peut-être un inconvénient. Tout simplement parce que c'est confronter cette série à un modèle qu'il lui est matériellement impossible de reproduire.

Notes :
Si vous n'avez pas encore vu Terminator, The Sarah Connor Chronicles, mais que 
vous avez déjà décidé de le faire dans le futur, alors évitez ce texte qui 
contient quelques spoilers. Mais si vous hésitez à la regarder ou à poursuivre 
après en avoir vu une poignée d'épisodes par ci, par là, les spoilers en questions 
sont pensés pour donner envie sans complètement saper l'ensemble des 
rebondissements.
Ce texte couvre les deux saisons de la série.
Dernière note pour dire une évidence: une bonne série ne se regarde pas dans une 
version censurée et dotée d'une mauvaise VF, le tout à l'heure de la digestion, 
sur TF1...
Une guerre du temps totale dans Terminator: The Sarah Connor Chronicles

La première fois que j'ai vu le Pilote de Terminator, The Sarah Connor Chronicles (à partir de maintenant, ce sera TTSCC, beaucoup plus simple pour vous comme pour moi), c'était la semaine de sa diffusion aux États-Unis en 2008. J'ai trouvé ça extrêmement mauvais, je n'ai pas pris la peine de regarder les épisodes suivants. Mon histoire avec la série aurait pu s'arrêter là. Surtout compte-tenu de sa réputation en ligne. Si j'en écris aujourd'hui un bilan, vous vous doutez bien que quelque chose a changé.

Il se trouve que je lis le blog d'une scénariste de télévision américaine, Kay Reindl, que j'ai connue à l'époque de MillenniuM pour laquelle elle a écrit avec sa partenaire une paire de chef d'œuvres. Kay Reindl n'a pas sa langue dans sa poche. Elle parle sans complaisance de l'état actuel de la série américaine, et notamment du marasme dans lequel se trouve la série de Network. Cela lui coûtera peut-être un jour un job, si ce n'est pas déjà fait, mais elle n'hésite jamais à balancer sur les séries écrites n'importe comment. Et pourtant, plusieurs fois, je l'ai lu vanter les qualités de TTSCC. La première fois, j'ai passé outre. La deuxième, j'ai décidé qu'elle avait fumé un mauvais joint. Et puis à force de l'entendre le répéter, et l'argumenter en disant que TTSCC était l'une des rares séries de genre en diffusion actuellement qui valait le détour, et un cas devenu quasi-unique de série de Network se permettant de réelles audaces d'écriture, je décidai qu'il fallait en avoir le cœur net: Kay avait-elle raison ou bien s’entraînait elle simplement sur son blog à l'écriture d'une belle lettre de motivation dans l'espoir de se faire embaucher?

Une rustine

Mon deuxième visionnage du Pilote m'a laissé la même impression que le premier. Avec le recul de la série, j'analyse bien mieux pourquoi. En fait, ce premier épisode est moins un Pilote qu'un prologue. En quelque sorte la rustine qui relie la franchise cinématographique a sa déclinaison télévisée. Quand je le revois maintenant, je l'apprécie beaucoup plus, parce que je vois que les éléments qui feront la qualité de la série sont déjà là, perdus au milieu d'une intrigue qui est essentiellement un remake bancal des films avec un twist bizarre sur la fin.

Nous sommes deux ans après les événements de Terminator 2. Les Connor vivent dans la clandestinité sous un nom d'emprunt. Et Sarah a rencontré un homme, Dixon, qui est la figure paternelle actuelle dans la vie de John, 15 ans. Pas question de vraie paix de l'esprit toutefois, pour les Connor. D'ailleurs bientôt, tout recommence. Un Terminator arrive du futur pour éliminer John. Un autre est envoyé par John pour se sauver lui-même, une Terminatrice qui s'était infiltrée dans sa vie en fréquentant le même Lycée que lui sous le nom de Cameon. Pour les sauver, Cameron a un plan précis: utiliser une machine temporelle créée et cachée par d'autres voyageurs du temps et faire un bond de huit ans dans le futur. A ce moment, une nouvelle vie s'amorce pour les Connor et Cameron. Le Pilote est terminé, mais la série commence vraiment.

Ce bond dans le futur, qui rend les personnages contemporains de la diffusion de la série, est dur à avaler parce que c'est un des rares éléments qui jurent avec la continuité des films, à laquelle la série est très fidèle pour le reste, les exceptions étant des obligations imposées par le format série (la régénération de corps des Terminator, par exemple). Ce saut dans le futur, c'est d'abord une demande de la chaîne, qui pensait qu'il serait trop compliqué de programmer une série se passant il y a dix ans. Mais c'est aussi une façon intelligente de contourner le troisième film. En outre, loin de jeter un voile d'oubli sur le rebondissement de la fin du Pilote, la série le justifie pleinement en mettant, on le comprendra peu à peu, ce bond dans le futur au cœur la vision qu'elle déroule de l'Univers de Terminator.

A propos de T3, on a parfois reproché au créateur de TTSCC, Josh Friedman, de le mépriser. Certes, il l'aime un peu moins que les deux premiers -- franchement: comme tout le monde. Mais ce reproche est pourtant tout à la fois stupide, et injuste. Stupide parce que le concept de la série est de se focaliser sur le personnage de Sarah Connor. C'est difficile si elle est morte. Injuste, par ailleurs, puisque si la série suit une ligne de temps alternative, celle de T3 n'est pas passée sous silence: le fait que sans l'intervention de Cameron, Sarah aurait du avoir un Cancer et mourir est intégré à l'intrigue de la série. Plus largement, certains ont une vision de la franchise Terminator figée, qui repose sur un concept Lostien de «Whatever happened, happened», c'est à dire qu'on ne pourrait rien changer au futur. C'est, franchement, un contre-sens par rapport à ce que raconte Terminator. La franchise repose sur un paradoxe, et donc sur un changement du futur par un voyage dans le passé: comme l'explique Josh Friedman, il y a forcément une ligne de temps originelle dans laquelle Kyle Reese n'est pas le père de John Connor, sinon le cycle ne peut pas commencer. Oui, penser à ça fait un peu mal à la tête. Mais c'est rigolo. Et c'est là tout le sel de TTSCC. J'y reviendrais.

Par ailleurs, passé le premier film, sauf à rejouer la redite pure, dure -- et inintéressante -- le cœur de l'histoire de Terminator devient forcément d'essayer de changer le futur. Ce qui n'est d'ailleurs pas contradictoire avec l'idée vers laquelle tendent tant les films que la série, selon laquelle Judgment Day est inévitable. On peut en changer la date, les circonstances, et influer ainsi sur le cours de la guerre et l'identité des vainqueurs, mais on ne peut probablement pas empêcher l'événement d'arriver (pour des raisons que, d'ailleurs, la série explique finalement très bien...).

Après ce pilote bancal, la série trouve peu à peu son ton optimal au fil d'une première saison structuré comme un hyper-feuilleton. Cette courte saison -- 9 épisodes seulement, à cause de la grève des scénaristes -- entre-mêle plusieurs intrigues pas forcément toutes d'un intérêt égal mais qui deviennent de plus en plus efficace au fil des épisodes.
Malheureusement, la grève a provoqué l'amputation complète d'une intrigue, celle de John au sein de son Lycée, jamais résolue, les scénaristes ayant jugé cela préférable plutôt que de reprendre une intrigue secondaire de la première saison huit ou neuf mois après. On ne saura donc jamais ce qui se tramait dans ce lycée, même si on se doute bien que cela avait à avoir avec la mythologie et qu'il s'agissait peut-être des bases d'une intrigue proche de celle de la saison 2 avec Riley et Jesse.

Josh Friedman, dont c'était la première série (il vient du cinéma) n'a pas, comme les vieux routiers de la télévision, bien anticipé la grève, ses conséquences, et le nombre d'épisode qu'il pourrait tourner si elle éclatait. C'est donc uniquement par chance que le neuvième et dernier épisode de la saison 1 se termine sur un cliffhanger. Si celui-ci semble modeste et pas hyper-chargé en suspense, il ne faut donc pas oublier qu'il ne devait jamais s'agir que d'un cliff entre deux épisodes séparés d'une semaine ou deux. Josh Friedman, on le comprendra avec la saison 2, avait des choses autrement plus grandioses à proposer...

Une guerre du temps totale dans Terminator: The Sarah Connor Chronicles

Flesh and blood

Globalement, TTSCC repose sur deux fondations principales. La première, ce sont ses personnages. Ils sont le focus principal de Josh Friedman. C'est un des éléments qu'il faut comprendre quand on dit que TTSCC est une adaptation de Terminator à la télévision: elle n'est pas une série d'action. Je pourrait dire que c'est un choix intelligent de la part de Friedman, mais à vrai dire c'est surtout une question de bon sens. Ce n'est pas possible de faire de l'action de façon hebdomadaire à la télévision, surtout pas de l'action à la Terminator, c'est à dire des combats impliquant des robots sur-puissants. L'action à la télé, c'est 24, soit des gens qui courent, regardent des écrans, et une explosion une ou deux fois par saison. Ou bien ce sont des séries cheap à la Los Angeles Heat qui reproduisent les trois mêmes cascades en voiture d'épisode en épisode. A la limite cela peut être aussi des combats au corps à corps avec des câbles, façon Buffy. La télé ne peut pas se permettre grand-chose d'autre qui rentre dans ses budgets et ses délais de tournage.

Cela ne veut pas dire non plus que TTSCC ne va jamais sur le terrain de l'action, mais ces scènes sont intelligemment réparties sur une saison, et l'équipe veille à compenser le fait qu'elle n'aura jamais les moyens de montrer des destructions massives comme les films Terminator en abordant toujours l'action avec un point de vue. Il s'agit notamment des fameuses séquences musicales qui sont devenues une marque de la série depuis la magnifique séquence de la piscine dans le final de la première saison. (Le Terminator Cromatie décime une brigade d'agents du FBI, le tout filmé depuis le fond d'une piscine qui se teinte de rouge au fur et à mesure que les corps s'y déversent). Toutes les séquences d'action de la série ne sont pas aussi réussies, loin s'en faut, et cette volonté d'y apporter un point de vue tourne parfois au gimmick. Mais en l'état elles sont toujours moins ennuyeuses à regarder que si on essayait de nous faire croire qu'on pouvait se passionner une demi-heure durant à voir des gens faire des trous dans des murs en carton prédécoupé.

Il faut aussi signaler que si elle n'est pas une série d'action, TTSCC est une série violente, brutale. Les personnages, y compris importants, y meurent de façon sèche, sans grosses montées mélodramatiques. Un certain décès à la fin de la saison 2, sec, brutal, immensément surprenant comme une mort de série ne l'avait plus été depuis longtemps, vient immédiatement à l'esprit.

La série, donc, s'intéresse d'abord à ses personnages. Friedman s'est penché sérieusement sur la situation dans laquelle Terminator 1 & 2 ont placé les Connor. Ils sont prisonniers d'un enfer: savoir que le monde est en sursis. Les gens qui les entourent, avec qui ils pourraient se lier, qu'ils pourraient aimer, sont presque tous condamnés à mourir le jour du Jugement Dernier. John Connor, gamin de 15 ans, doit porter sur ses épaules la responsabilité d'une destinée, quasi-messianique, de dernier espoir de l'humanité. Sa mère doit faire la part des choses entre son instinct naturel, protéger son fils, et ce qu'elle sait: il doit se préparer à être le leader de la résistance contre les machines. On peut difficilement imaginer famille plus dysfonctionelle... Si vous rajoutez une sœur robot qui joue de ses atouts pour manipuler John -- et c'est Futur!John lui-même qui la voulu ainsi, dans un dessein qui deviendra clair petit à petit au fil des deux saisons --, et une surprenante figure paternelle qui rejoindra la série en milieu de première saison, vous obtenez une fascinante galerie de personnages dont les interactions humaines ont de quoi tenir en haleine.

TTSCC est donc essentiellement un drama familial intimiste fondé sur ces paramètres. Une fois qu'on a intégré ça, il devient beaucoup plus facile d'apprécier la série, à partir du moment où elle est un des meilleurs drama familial intimiste qui soit. Et qu'en plus la famille en question se castagne avec des robots de temps en temps.

On a fait le reproche à TTSCC d'être parfois un peu ennuyeuse, parce qu'elle privilégie un rythme lent, qui rappelle effectivement d'avantage des séries du câble ou les deux premières saisons de Battlestar Galactica que n'importe quoi diffusé sur un Network ces dix dernières années. Je peux comprendre ce reproche: si, pour une raison ou une autre on ne rentre pas en empathie avec les personnages, un certain nombre d'épisodes sont forcément longuets. Je peux le comprendre, mais je ne partage pas ce point de vue. Ce rythme est précisément ce qui permet à la série de creuser ses personnages et de dessiner des individualités sans rapport avec les vignettes caricaturales de séries telles que Lost ou la quasi-totalité des séries grand-public américaines récentes. C'est sûr, n'importe quelle série d'aujourd'hui autre que TTSCC aurait traité l'arc de Riley et Jesse, qui dure presque toute la saison 2, en signant ces deux actrices juste pour trois épisodes. L'impact émotionnel aurait alors été nul, la série aussi superficielle et non-impliquante qu'un Flash Forward. Cette intrigue a duré presque toute une saison comme si TTSCC était une série écrite il y a quinze ans et, clairement, c'est pour cela, pour ce courage là, que je l'adore.

Revenons sur ces fameux personnages. C'est bien simple, le John Connor de TTSCC, interprété par Thomas Dekker, est le meilleur John Connor jamais vu sur un écran.
L'action hero insipide et transparent de Terminator 4 ne tient même pas deux secondes la comparaison. Le John Connor de Terminator 2 fonctionne bien dans le cadre de ce film, mais c'est un personnage qui n'est pas crédible deux secondes. Supposément un freak rejeté, en réalité un prototype de coolitude. Le tout à 13 ans (âge qui est en soit une incohérence par rapport au premier film, ce qui relativise pas mal le propos de ceux qui feraient passer tout écart de continuité comme une trahison envers le travail de James Cameron, quand un problème de continuité aussi majeur existe entre les deux films qu'il a lui-même réalisé). Quant au John Connor de Nick Stahl, son problème est qu'il doit beaucoup à son acteur plus qu'à l'écriture du personnage, très superficielle.

Le John de TTSCC cumule une écriture magistrale et une interprétation qui l'est pratiquement tout autant, et se situe à l'équilibre entre les deux personnages un peu caricaturaux de Terminator 2 et 3, le John ado rebelle cool et le John jeune homme un peu effacé et éloigné du cliché du warrior aux muscles bandés (cliché dans lequel se vautre Terminator 4).

Et pourtant, au départ, j'étais loin d'avoir un à priori positif sur Dekker. Force est de constater, au fil des épisodes, la subtilité et la justesse de son interprétation, sa capacité à rendre crédible le fait que son personnage a 15 puis 16 ans dans les épisodes tournés, mais qu'il n'est pas toutefois un ado tout à fait comme les autres, son passé – et son futur – lui conférant un degré supérieur de maturité. Et c'est d'autant plus flagrant quand on a vu le vrai Thomas Dekker (c'est facile, il ne rechigne pas à poster sur YouTube des vidéos enregistrées à la webcam à 3h du mat'). Le bonhomme n'a tellement rien à voir avec John Connor, que l'on est bien obligé de réaliser que toutes les attitudes corporelles du personnage émotif-réprimé tiennent du rôle de composition.

A coté de son fils, la Sarah Connor de la série est clairement moins marquante. Vu que le titre contient son nom, c'est sans doute le point faible de TTSCC: en témoigne la pénible série d'épisodes centrés sur Sarah au milieu de la saison 2.
Pourtant, Lena Headey est excellente, mais je n'ai jamais réussi à totalement voir en elle Sarah Connor. Autant les John Connor ciné avaient tous des points faibles, autant Linda Hamilton est juste inoubliable, surtout dans l'évolution qu'elle a imprimé à ce personnage entre les deux films. Dans TTSCC, Sarah est un compromis un peu "télévisuel" entre la Sarah du premier Terminator et celle du second, ce qui sonne un peu comme une régression du personnage. Même si cette dévolution est tout de même logique à partir du moment où le personnage a repris une vie familiale. Je n'ai pas le sentiment que Josh Friedman ait jamais réussi à trouver un angle vraiment original pour traiter ce personnage (quoi que cela avait l'air d'arriver en saison 3...).

La terminatrice principale de la série, Cameron, est représentative de la tendance qu'a suivi TTSCC dans le traitement des Terminator. Là aussi, cela a hérissé les poils des gardiens du temple. Qui ont oublié que très longtemps, le Terminator devait être joué par Lance Henriksen, et que James Cameron lui-même avoue bien volontiers que le Terminator Schwarzeneggerien, s'il est une icone visuelle qui le fait fonctionner dans le cadre de films qui durent deux heures, n'est pas crédible une seconde. Pensez donc: une unité spécialement conçue pour l'infiltration des Humains de deux mètres de haut, impossible à rater? Une approche similaire dans une série, épisode après épisode, aurait eu vite fait de conduire au ridicule. Les Terminator de TTSCC sont bien plus dans la lignée du T-1000, passe-partout, voire étrangement lisse, de Robert Patrick dans T2.
Le robot, ou plus largement le personnage dénué d'émotions, est devenu une figure de style récurrente de la télé US. Superbement interprétée par Summer Glau, à la fois inquiétante et drôle, Cameron s'inscrit dans cette lignée dont les représentants les plus iconiques sont sans doute Spock et sa déclinaison robotique Data.

La représentation de la machine dans TTSCC se situe dans le prolongement de ce qui a été fait sur la version récente de Battlestar Galactica. Ce qui n'a rien d'étonnant dans la mesure où autant cette série qu'un Matrix doivent beaucoup à Terminator à la base. T2 a introduit le concept de la machine pouvant devenir l'objet de sentiments de la part d'Humains avec le lien d'ordre paternel qui se forge entre John et le Terminator. Battlestar Galactica a prolongé cette idée en la sexualisant, ce que poursuit TTSCC. Mais la série de Friedman va beaucoup plus loin que ce que Moore a donné à voir avec les Cylons. La puissance et le caractère provoquant du propos est en effet largement amoindrie dans Battlestar Galactica par le fait qu'il n'y a plus de différences entre la machine et l'humain. Les Cylons sont faits de chairs et de sang et ont des émotions bien humaines. Seul leur mode de pensée et l'organisation de leur société est fondamentalement différent. C'est ce qui fait que BG parle en fait bien plus de la différence culturelle et de l'incompréhension qu'elle génère que réellement de la machine.
A l'inverse des Cylons, Cameron est réellement un robot et une proximité maintenue avec elle fait qu'on ne peut guère l'oublier. Pourtant, et alors même, rappelons-le, qu'elle est programmée par le John Connor du futur, Cameron utilise largement la sexualité pour manipuler et s'attirer l'allégeance du John adolescent. Des scènes surprenantes, provocantes, passionnantes qui, c'est l'essentiel, trouvent finalement leur sens à la fin de la seconde saison quand s'éclaircissent les plans de Futur!John...

Comme toutes les séries, TTSCC introduit plusieurs autres personnages, amis ou ennemis, autour du trio familial de base. Citons James Ellison, l'agent du FBI qui traque les Connor (mais cet élément, le seul de structure sérielle classique est abandonné dès la seconde saison pour placer l'agent dans un rôle diablement plus original) ; Cromatie puis John-Henry, deux Terminator incarnés par le génial Garret Dillahunt ; ou encore Weaver, le personnage de Shirley Manson, la chanteuse de Garbage, introduite dans le premier épisode de la seconde saison et dont le manque d'expérience d'actrice est parfaitement bien utilisé par la série! Un personnage sur lequel il ne faut pas trop en dire, mais qui est la clef de la mythologie du show.

Je m'attarderais un peu plus sur un autre de ces personnages.

Derek est une innovation importante de TTSCC, qui vient amplifier sa qualité de drama familial en introduisant une figure paternelle chez les Connor. Apparu au cours de la première saison, Derek n'est autre que le frère de Kyle Reese, le père de John.

Un rebondissement que certains, là encore, ont qualifié d'incohérence... Sachant que Kyle et Sarah n'ont jamais passé que quelques heures ensemble et que l’existence d'un petit frère même pas encore né en 1981 était loin de faire partie des sujets de conversation prioritaires, c'est dire le niveau de conservatisme de fans prêts à crier au scandale pour tout et n'importe quoi. Excellemment interprété (c'est une surprise) par Brian Austin Green (insupportable dans Beverly Hills dans les années 90), Derek est un personnage sombre et indépendant. Il est surtout hanté par son passé... qui est notre futur. Et c'est là que l'exploitation de l'univers Terminator en série télé commence à dévoiler l'ampleur de son potentiel.

Une guerre du temps totale dans Terminator: The Sarah Connor Chronicles

Fractions temporelles

On en vient au second pilier de TTSCC et, comme le traitement des personnages, celui-ci découle d'une analyse logique de la franchise au point où elle est rendue ainsi que de son adaptation au terrain télévisé qui nécessite du carburant pour tenir sur la longueur.

A partir du moment où il a été possible pour Skynet comme pour les Humains d'envoyer non plus un, mais deux, puis trois, combattants dans le temps, alors la nature de la bataille change profondément. Ce que raconte TTSCC, c'est ce que je vais appeler une "guerre temporelle totale". Les combats qui se mènent dans le présent de la série et ceux du futur post-Jugement Dernier ne sont plus que différents fronts d'une guerre unique. Et ces fronts de combats interagissent les uns avec les autres. Les actions de nos personnages au présent changent constamment le futur. Et les événements du futur provoquent de nouvelles modifications du présent au fur et à mesure des envois par Skynet ou par John Connor de combattants dans le passé.

Dans un épisode passionnant de la seconde saison -- une saison qui, après le feuilleton total de la première, prend faussement des airs de saison à stand-alone, alors même que les éléments de continuité sont en fait toujours très présents et que le feuilleton a vite fait de reprendre ses droits -- Jesse amène à Derek un homme dont elle assure qu'il l'a longuement torturé dans le futur. Mais Derek ne s'en souvient pas. A-t-il réprimé ce souvenir? A-t-on modifié sa mémoire? La conclusion de l'épisode révèle une réalité bien plus dérangeante que ces possibilités. Derek et Jesse ne sont pas partis en même temps du futur. Ils ne viennent donc pas du même futur. Les tortures subies par Derek n'existent que depuis qu'il est retourné dans le passé, se faisant du coup remarquer par Skynet du fait de ses agissements depuis son arrivée au début de la première saison. L'histoire de Jesse est réelle, mais elle n'appartient pas au passé de notre Derek, seulement à celui d'un Derek alternatif.

Cette guerre temporelle totale créé donc un dédale de lignes de temps alternatives avec lesquelles Josh Friedman prend un malin plaisir à s'amuser. (Mais la série reste intelligible d'autant que cet aspect n'est mis à jour que progressivement au fil de la saison 2.)

Pendant longtemps, il a ainsi projeté de ramener une seconde fois Kyle dans le passé. Ce qui semble impossible mais l'est, en fait! Les modifications du présent peuvent tout à fait créer une ligne de temps alternative dans laquelle il part à un moment différent, pour une destination temporelle différente. Craignant tout de même de perdre le spectateur avec un tel rebondissement, John Friedman renonça, et c'est ce qui conduisit à l'introduction du personnage de Derek. Néanmoins, le final de la saison 2 laisse voir qu'il avait finalement bien l'intention d'y revenir, maintenant qu'a été installé le traitement hyper-réaliste du voyage dans le temps (car oui, c'est ce foisonnement de lignes de temps alternatives qui est réaliste, pas "whatever happenned, happenned" qui fait appel à une force divine omnisciente).

En même temps qu'il explique la mythologie progressivement mise en place au fil des deux saisons existantes, le spectaculaire double épisode final de la saison 2 représente la culmination de cette notion de guerre temporelle totale. Du moins en l'état actuel. Si elle avait existé, la saison 3 aurait en effet été probablement très riche et follement excitante à ce niveau. En l'état toutefois, le cliffhanger de la saison 2 fait office d'une excellente conclusion ouverte à la série. Même si c'est une conclusion qui retourne totalement l'univers Terminator!

Cette fin de saison est aussi l'illustration d'une des grandes Forces de TTSCC. Josh Friedman avait une vision très claire de là où il allait. Pas d'improvisation, ici. C'est en cela aussi que la série se distingue de Battlestar Galactica, dont elle rappelle certes beaucoup les deux premières -- les deux bonnes -- saisons. TTSCC ne nous inflige pas des rétropédalages ridicules, des bouses de dernières minutes honteuses, ou de la rétro-continuité improvisée. Juste l'exploitation solide, très réfléchie, subtile et approfondie d'un concept rarement pleinement utilisé. En une trentaine d'épisodes seulement, qui laissent un énorme goût de trop peu, TTSCC s'est imposée tout à la fois comme LA référence absolue de la série sur le voyage dans le temps, mais aussi une des meilleures exploitation de l'opposition humains-machine, sans oublier un passionnant drama familial aux personnages particulièrement réussis...

Et il y en a qui voudraient nous faire croire que c'était une mauvaise série?!

Une guerre du temps totale dans Terminator: The Sarah Connor Chronicles