Le Parlement des Rêves

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Les séries à mythologie, épisode 2: la revanche des flemmards

Les séries à mythologie, épisode 2: la revanche des flemmards

Ce billet est une suite au précédent publié il y a quelques jours, ''la mythologie m'a tuer''. Cette série d'article risque en fait bientôt de se transformer en trilogie. En même temps, une mythologie, c'est forcément à suivre...

Ce premier billet, bilan de l'état de la "série à mythologie" à la fin de Lost, je le concluais en disant que je doutais fortement qu'il faille attendre de l'industrie américaine des séries qu'elle nous fournisse une série à mythologie de qualité dans un futur proche. Un sentiment totalement validé par un article paru quelques jours plus tard sur le site d'Entertainment Weekly, titré Flash-Forward finale: did advance planning do more harm than good to the show? C'est à dire Final de Flash-Forward: planifier à l'avance a-t-il fait plus de mal que de bien à la série ?

L'article prend donc l'exemple de la série Flash-Forward, série qui a fait le buzz à la rentrée dernière aux États-Unis (et proposée à partir du 1er juillet sur Canal+), mais qui a finalement été annulée au terme d'une seule saison et dont le dernier épisode a été diffusé dans l'indifférence générale il y a quelques jours. Au cas où vous ne liriez pas l'anglais, je le reproduis ici, parce que c'est une lecture intéressante et pas trop longue :

Quand ABC a lancé Flash-Forward, le network et les producteurs se sont vantés d'avoir un plan sur cinq ans pour la série dramatique évoquant les suites d'un gigantesque black-out international. Apparemment, le plan établi par David S. Goyer (The Dark Knight) et Brannon Braga (24) avait été si convaincant qu'il avait déclenché une surenchère entre les différents networks avant qu'ABC n'arrache le projet. “Ces séries high-concept peuvent êtres fantastiques, mais il y a beaucoup de pièges,” déclarait en septembre à EW le Président de ABC Entertainment, Stephen McPherson. “Le fait qu'ils avaient travaillé a fait toute la différence.”

Vraiment? Ce soir, ABC diffusera le 22e et dernier épisode de Flash Forward, après que le network ait décidé de ne pas commander de deuxième saison. Après des débuts respectables à l'automne dernier — une moyenne de 12,5 millions de téléspectateurs — les audiences ont chuté tout au long de la saison. (Le fait que la série, tout comme V, a connu une longue pause dans sa diffusion pendant l'hiver n'a pas aidé.) La première partie du double-épisode final, diffusée le 20 mai, a rassemblé seulement 5,3 millions de personnes – un chiffre 28% plus faible que la moyenne de toute la saison (7,4 millions), alors il est peu probable que la diffusion de la seconde partie ce soir fasse mieux [L'épisode a fait pire, rassemblant seulement 5 millions, NDS]. Tout à coup, il apparaît que ces discussions sur un plan sur cinq ans ne veulent rien dire si personne ne regarde.
Alors, Flash-Forward va-t-il devenir un récit édifiant sur les pièges de la planification? Pour ce qui le concerne, McPherson ne s'excuse pas d'avoir commandé une série avec une mythologie riche (après tout, il a renouvelé V pour une deuxième saison). “Au bout du compte, Flash-Forward n'a pas séduit et passionné le public comme nous l'espérions,” disait-il à EW plus tôt ce mois-ci. “Une grande partie de la reconstruction du network passe par la prise de risques. Certaines séries ne fonctionnent tout simplement pas.”

Cependant, deux des showrunners les plus importants de cette industrie — qui viennent tous deux de conclure deux séries hyper-sérialisées — sont suspicieux devant quiconque prétend pouvoir dicter la direction dans laquelle une série pourrait et devrait aller. “Je me méfie des plans sur cinq ans,” déclare Howard Gordon, le producteur exécutif de 24. “Il y a certainement un avantage à savoir de façon générale où vous allez. Mais je crois aussi qu'il y a une énergie dans l'inconnu et l'improvisation née de ces moments où l'on découvre où les histoires vous amènent. Savoir où vous allez est parfois contraignant parce qu'alors, il faut absolument y aller. Il faut avoir un grand cerveau pour penser savoir où va aller une histoire.”
“D'expérience, plus vous êtes terrifié, et persuadé de l'annulation imminente de votre série, plus vous avez de chance de passer au prochain épisode,” ajoute Damon Lindelof, le producteur exécutif de Lost. “Il y a un poids dans la première année d'une série qui pèse sur vous du fait que le public et la chaîne attendent que vous expliquiez quel est votre plan à plusieurs mois (si ce n'est plusieurs années...)... mais plus vous pensez à ce que vous allez écrire dans six mois, moins vous pensez à écrire le scénario que vous devez rendre demain. Le plan vient en son temps, mais dans cette première saison, le plan est sans objet si vous ne prenez pas le temps d'écouter ce que la série est est en train de vous dire vouloir être.”

Il y a au moins une autre série high-concept en développement pour la saison 2010-2011 qui pourrait venir avec sa propre riche mythologie — Terra Nova, à propos d'une famille de 100 ans dans le futur qui revient dans le temps jusqu'à la préhistoire. Ironiquement, Braga est producteur exécutif sur cette série également, avec Steven Spielberg, l'ex-président de la Fox Peter Chernin, et l'agent devenu producteur Aaron Kaplan, parmis d'autres. D'après ce que nous avons entendu, Braga — avec les producteurs exécutifs David Fury (24) et Matt Olmstead (Prison Break) — travaille sur une Bible laissée par Craig Silverstein, le co-créateur (avec Kelly Marcel) qui est maintenant le showrunner de la future série Nikita sur CW. Mais au moins une source ayant parlé à Braga nous apprend qu'il est terrorisé par la tâche colossale — alors, comme l'indique Lindelof, la peur (et pas seulement la planification à l'avance) pourrait être bonne pour la nouvelle série. A suivre.

Lynette Rice, EW

Les séries à mythologie, épisode 2: la revanche des flemmards

Ce papier est très orienté, mais c'est aussi ce qui fait son intérêt, parce que cela dit quelque chose, et parce que Entertainment Weekly n'est pas exactement un acteur mineur de l'industrie américaine du divertissement.

Pour commenter son sujet, la journaliste Lynette Rice est allée chercher Damon Lindelof et Howard Gordon, deux scénaristes connus pour revendiquer (depuis les débuts de 24 pour Gordon, depuis quelques semaines/mois pour Lindelof) le fait qu'ils ont improvisé l'écriture de l'intrigue de leurs séries (remarquez, il leur était difficile de faire autrement, tant leurs deux programmes trahissaient de façon évidente qu'ils étaient écrits au fil de la plume, sans direction). On se doute bien qu'il ne vont pas vanter tout à coup les mérites de la planification. Il ne manquait que Ron Moore, le créateur de Battlestar Galactica, qui a inventé le discours sur l'énergie de l'improvisation que Gordon régurgite ici, et le tableau était complet. Mentionnons aussi, quand même, que si elle est effectivement très sérialisée, 24 n'est en rien une série à mythologie, et qu'elle redémarre à zéro à chaque saison ou presque, pour des intrigues sans connexion les unes avec les autres (même si certains se sont forcés à croire au toutélié jusque vers la fin de la troisième saison). Pas grand chose à voir avec le sujet, donc, même s'il reste remarquable que les scénaristes de 24 n'aient jamais été capables d'avoir une visibilité à plus de 10-12 épisodes, et souvent c'était moins, quand quasiment toutes les séries sont capables de se structurer correctement à l'échelle d'une saison, à défaut de le réussir sur l'ensemble de leur vie.

Plus profondément, cet article porte le stigmate d'une industrie où la rentabilité est quasiment le seul indicateur qui permet de mesurer le succès, et où la critique est à peu près inexistante.

Sinon, plutôt que de blâmer un five-year-arc qui était peut-être le seul élément intéressant de Flash Forward, et dont la promesse a fait venir les téléspectateurs au moment du pilote, la journaliste aurait pointé les autres problèmes de la série. Et principalement le fait qu'arc ou pas arc, elle était tout simplement très, très mal écrite. Ses personnages allaient du fade au transparent, son «humour» était affligeant, et la série semblait à chaque instant littéralement terrifiée à l'idée de perdre ses téléspectateurs en route.

Une peur qui se traduisait de deux façons: d'abord une succession de rebondissements beaucoup trop rapides – il aurait fallu au moins trois épisodes pour raconter ce qu'il se passe dans les 42 minutes du pilote – qui obligeait à faire deviner l'intrigue aux personnages pour qu'ils puissent suivre le rythme, sacrifiant au passage tout travail de caractérisation. Ensuite, un rappel constant, et rapidement absolument insupportable, de ce qu'il s'était passé précédemment. Flash Forward empilait ainsi constamment résumés au début de l'épisode, ré-exposition de l'intrigue dans les dialogues et inserts de flash-backs, parfois plusieurs fois dans le même épisode et souvent vers des éléments déjà remémorés aux spectateurs par les deux premiers procédés. Très rapidement, on a l'impression que la série était persuadée que le téléspectateur moyen est complètement idiot.

Difficile de savoir si ces rappels constants venaient de la chaîne ou des scénaristes eux-mêmes – à ma connaissance, aucun journaliste n'a posé la question, ce qui nous ramène au peu de place pris par la critique. (Pas étonnant, dans ce contexte, qu'un espace comme Television Without Pity se soit imposé il y a une dizaine d'années comme un site clef du web des séries aux États-Unis -- je ne suis plus le site et ne sais pas du tout ce qu'il est devenu éditorialement.)

Néanmoins, j'ai plutôt tendance à blâmer ABC, parce que ce problème ressemble fort à un symptôme de la crise profonde que traversent tous les networks, qui voient leur audience s'effriter très rapidement depuis dix ans, et qui cherchent à contrecarrer cette tendance baissière en se positionnant grand spectacle / popcorn / ados (et cela tout en demandant aux séries de baisser leur budget, ce qui fait que les ateliers d'écriture ont diminué de moitié en quinze ans). Sans compter, et cela aussi Lynette Rice aurait pu le mentionner, que Flash Forward a connu trois showrunners successifs pendant sa première saison. Marc Guggenheim a supervisé les douze premiers épisodes avant de se faire la malle, laissant David S Goyer aux commandes. Officiellement, à l'époque, ce départ avait toujours été prévu comme ça, sauf que le mois suivant, on apprenait qu'ABC mettait le tournage en pause une semaine (ce qui coûte très cher) le temps pour les scénaristes de reprendre leurs marques. Et, en février, Goyer quittait la série à son tour...

Bref, l'ambiance dans la salle des scénaristes de Flash Forward, et les relations avec ABC, ça m'étonnerait qu'elles aient été bonnes. Et si je confirme que, si la série était bien nulle (j'ai personnellement tenu jusqu'au septième épisode), il me semble clair que cela n'avait aucun rapport avec le fait que Flash Forward avait, ou non, planifié sa mythologie sur cinq saisons.

A une époque, Babylon 5 a eu une petite influence et les projets de séries avec un arc sur cinq saisons étaient relativement à la mode. Dark Skies, et Earth: Final Conflict (lancées respectivement en 1996 et 1997, ça ne me rajeunit pas) se sont lancées sur ce modèle. La première, qui s'était maladroitement placée sur un terrain beaucoup trop similaire à celui de X-Files (conspiration gouvernementale et invasion extraterrestre) a été un échec annulé après une seule saison de 19 épisodes (qui devenait bonne vers la fin). La seconde a jeté son arc à la poubelle dès la deuxième saison (en supposant qu'elle en avait vraiment un et qu'il ne s'agissait pas juste de ramener les fans de B5 vers cette autre série de SF avec un argument factice) pour devenir un sidérant n'importe quoi qui a changé trois fois de personnage principal en cinq saisons.

Mais aujourd'hui, et c'est cela que l'article d'Entertainment Weekly dit réellement, les Ron Moore, Damon Lindelof et Howard Gordon ont gagné un bras de fer avec les networks, une forme de guerre de communication qui pourrait se résumer à: «hey les gars, vous n'allez pas nous forcer à savoir où on va au moment où on lance une série», et à «au mieux, on se mettra à bosser quand on sera sûr qu'il y aura une saison 2».

Oui, vraiment, il y a peu de chance de voir beaucoup de séries à mythologie de qualité arriver d'Hollywood dans les prochaines années. L'occasion ou jamais pour le Vieux Continent de se réapproprier les mythologies nées chez lui et ce type de sujets, aptes à capter un public jeune, passionné et hyper-fidèle.


J'ai encore au moins un billet en réserve sur le sujet des séries à mythologie. Je reviendrai notamment sur une tentative de définition plus précise du genre, sur les différentes façons de prévoir et d'écrire une mythologie, et sur vos commentaires à mon premier billet. A suivre...

Flash-Forward

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