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La version D8 de Nouvelle Star peut-elle donner une légitimité au télé-crochet français?

La version D8 de Nouvelle Star peut-elle donner une légitimité au télé-crochet français?

Mardi 15 janvier 2013, Nouvelle Star version D8 entre dans une nouvelle phase, celle qui compte vraiment : les primes en direct avec prestations des finalistes. L’émission peut-elle espérer donner un nouveau souffle, et une nouvelle légitimité, au télé-crochet à la française ?

Il y a deux ans, après l’échec de X-Factor sur M6, le télé-crochet français semblait mort et enterré, alors qu’il continuait de cartonner de part le monde — en Grande-Bretagne et aux États-Unis en premier lieu. En 2012, le triomphe de The Voice sur TF1, de même que les succès des premières émissions de (l’incroyablement nulle) Star Academy sur NRJ12 et des castings de Nouvelle Star sur D8, ont inversé la tendance. Et prouvé que la rejet de X-Factor était surtout du à une émission mal produite, mal pensée et mal mise à l’antenne.

Pour autant, rien ne permet encore d’affirmer que ce regain de succès sera pérenne. En effet, il y a une réalité qui ne peut être contournée, même si les chaînes françaises ont le plus grand mal à le reconnaître. Le télé-crochet n’est pas viable si ses gagnants ne font pas carrière et ne vendent pas de disques. Il y a une certaine marge d'erreur, mais quand trois ou quatre saisons de suite, le gagnant disparaît des écrans radars, le crédibilité de l'émission est détruite. C’est bien le désintérêt total de TF1 et de M6 pour leurs gagnants qui retournaient à l’anonymat sitôt éteints les projecteurs qui ont fini par couler leurs versions de Star Academy et de Nouvelle Star. TF1 a d’ores et déjà répété cette erreur lors de la première saison de The Voice.

Il y a un équilibre à trouver — et vu le problème français avec la culture musicale (et avec la culture populaire en général), le trouver est très difficile — entre produire une émission regardée par une large audience (qui achète au mieux un album de variétoche par an) et accoucher d’un gagnant qui puisse vendre, ce qui implique d’atteindre un public plus pointu susceptible de mettre la main au portefeuille (au moins pour une place de concert).
Avec le déplacement de Nouvelle Star vers une chaîne de la TNT, qui plus est vers une chaîne qui cible expressément le CSP+, le producteur Freemantle et les dirigeants de D8 ont une vraie carte à jouer.

Pendant huit ans, sur M6, les jurés de l’émission ont du mener un double-combat. Il leur fallait éduquer musicalement le téléspectateur (et donc les candidats des prochaines années) — une tâche facilité par l’émergence d’Internet à la même époque, qui donna aux ados de France un accès à une bibliothèque musicale illimité. Ceux qui ont suivi l’émission peuvent facilement juger à quel point cette tâche-là a été réussie. De la première édition, où 90% des candidats se présentaient au casting pour y beugler du Lara Fabian ou du Patrick Bruel, à l’éclectisme des auditions des dernières saisons, beaucoup de chemin avait été fait.
Mais le deuxième front, c’était celui du combat contre la chaîne elle-même. M6 a beaucoup tiré Nouvelle Star vers le bas, en tenant à tout prix à lui conserver une forte base variétoche pour ne pas perdre la ménagère. Le deal passé avec le jury et la production, jamais admis ouvertement mais évident au visionnage, était restrictif. Grosso modo, deux candidats sur les dix pouvaient développer un répertoire singulier, les autres étaient condamnés à chanter en Français des tubes ayant forcément atteint le top 5 des ventes. Si possible dans les années 70 ou 80. Pourtant, l’émission a quand même récolté une étiquette bobo pour son minimum d’exigence artistique, ce qui en dit long sur le désert culturel d’une certaine France, celle qui se retrouve dans les pages des magazines télé et des sites médias très grand-public. Pourtant, comparer la playlist d’une Nouvelle Star de M6 aux équivalents anglo-saxon suffisait à révéler un gouffre culturel ahurissant. (Ce procès en boboïtude devait aussi beaucoup à la manière dont Julien Doré avait, avec certes beaucoup de talent, détourné le programme — et provoqué la transformation de certaines interprétations des saisons suivantes, par tentative d’imitation, en prestations de cirque.)

On était à plein dans des travers français, qui traversent tous les genres, de la télé-réalité à la fiction : l’hyper-contrôle de la chaîne, et l’infantilisation.

Pendant toutes les années de Star Academy version TF1 et de Nouvelle Star version M6, les candidats étaient d’ailleurs réduits à leur prénom. Ce n’est qu’avec X-Factor et The Voice qu’ils ont pu gagner un nom de famille et passer en quelque sorte à l’âge adulte. (Malheureusement, prise dans ses habitudes, Freemantle a l’air d’avoir régressé sur ce point. Cela reste à confirmer demain soir en direct.)
Autre exemple, les candidats de Nouvelle Star version M6 devaient choisir parmi trois chansons imposées, quand les candidats américains peuvent choisir en complète liberté parmi les milliers de titres dont les droits ont été clearés. Comment s’assurer de l’identité artistique d’un chanteur et de sa maturité dans ces conditions ? Pas étonnant que beaucoup se soient plantés au moment de se lancer dans une carrière, et donc de devoir faire leurs choix tous seuls.

Plusieurs signes donnés lors des castings sont positifs. Le jury s’est montré exigeant et constructif. Le niveau des candidats sélectionné est franchement intéressant. Clairement, la sélection finale n’est pas formatée et le jury a pu faire par exemple l’économie du bogosse de service, chantant très moyennement mais qu’on sentait poussés par M6 pour assurer le quota de vote de midinettes.

Reste que le jugement final ne pourra pas être rendu tout de suite. La programmation musicale des primes devra être scrutée avec attention. Le vote du public (qui, parmi les téléspectateurs de D8, va envoyer des SMS ?) aura aussi des conséquences pour l’heure imprévisibles. Enfin, il faudra que le groupe Canal ne lâche pas son gagnant en rase campagne et le soutienne dans sa promo.

En attendant, on devrait pouvoir au moins profiter de sept semaines de programmes musicalement intéressantes et, espérons-le, divertissantes.

  • (Note de Sullivan) La diffusion terminée, force est de reconnaître que je m'étais trompé et que mes espoirs étaient exagérés. L'étau "ménagère" n'a pas du tout été desséré (l'émission a même donné quelques fois l'impression inverse) et il fallait même que le Jury et la production lutte contre l'animateur, qui aurait voulu pouvoir tirer encore l'émission vers le bas et faire en sorte que les candidats se contentent de chanter du Claude François. A mi-parcours, le niveau des prime et de la programmation musicale s'est améliorer, mais on est loin de ce que l'émission aurait besoin d'être pour s'imposer comme une véritable alternative ambitieuse.
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